Artistes

Chloé Malaise : born 1993 in Paris, lives in Nantes, works in Nantes.

Access to :

Group exhibitions

2025

  • «Echantillon (au milieu de)», Atelier Alain Lebras, Nantes
  • «L'EXPO», Blockhaus DY10

Education, training

2019

  • Beaux Arts de Nantes

Démarche artistique

Diplômée des Beaux-Arts de Nantes en 2019, je développe une pratique à la croisée des arts sonores, de l’installation et de la performance. Mon travail explore les environnements technologiques contemporains et les flux invisibles qui traversent nos espaces quotidiens. À travers le détournement et la réappropriation de technologies du quotidien — néons, radios, boxes Wi-fi, réveils modifiés — je révèle la présence souvent inaudible et imperceptible de l’énergie et des infrastructures qui façonnent nos vies.
Par des mises en scènes empruntant souvent à l’esthétique de la science-fiction, je dénonce autant l’intangible du techno-positivisme dominant que je tente de stimuler l’utopie d’un monde techno-actif où l’interface de l’objet ne joue plus seulement le rôle de boîte noire mais où l’utilisateur peut transgresser les règles et les faire dévier vers une utilisation sensible et poétique. Percevant la technologie non pas comme un dogme mais comme un outil à guider et perpétuellement remettre en question, j’engage également ma pratique sous la forme d’ateliers et de workshops.

Mon travail a été soutenu et diffusé en France et à l’international entre autre par le FRAC Pays de la Loire, Trempo (Nantes), le Cube – centre de création numérique (Issy-les-Moulineaux), Astropolis (Brest), la Pure Data Convention (New York), le Piksel Festival (Bergen), le Luff Festival (Lausanne).

So quiet, i can hear that the refrigerator is on

So quiet, i can hear that the refrigerator is on (1)

C’est la première phrase prononcée par Geoff Karina, leader alors du groupe indépendant américain Karate, dans le premier morceau de leur troisième album (2). Intitulé There Are Ghosts, ce morceau déroule une rock-pop teintée de jazz des plus classiques, bien loin des contrées sonores explorées par Chloé Malaise.

Cependant, cette poétique évocation d’un son quotidien renvoie très littéralement à un morceau de l’artiste, Frigide air, un drone délicatement retravaillé, comme son nom l’indique, à partir d’un enregistrement du bruit du réfrigérateur de son appartement. La même opération de field recording se répètera durant un mois de l’année 2016 dans les 30m2 de son habitacle (et autour) à partir du compteur électrique, de l’ascenseur, de l’ordinateur… (3) validant l’adage bien connu de John Cage : « Quand un bruit vous ennuie, écoutez-le ». Chloé Malaise évoque, par ailleurs pour cette série de pièces, les musiques minimalistes et autres mantras sonores préparés qui se retrouvent ici dans le traitement de sons essentiellement acoustiques, voire inaudibles, précisant ainsi son idée « de mettre en exergue les harmonies infra-minces qu’ils contiennent ».

Un même jeu sur la quotidienneté se retrouve dans ses Machines invisibles (2016) qui se révèlent par l’extraction de leurs sons « électroménagers » émanant d’une grande maquette architecturale posée au sol. Inspirées de bâtiments contemporains réels, ces constructions de carton plume dégagent un sentiment quelque peu rétro-futuriste. Are There Ghosts ? L’activité sonore permanente de ces architectures est à l’image de leurs proliférations visuelles : frénétiques et entropiques comme l’affirme l’artiste.

D’autres fantômes, virtuels ce coup-ci, apparaissent dès 2015 pour les Mécarchitectures (un projet toujours en cours) et entre 2016 et 2020 pour les volumes modélisés de la série Make or (not). Il s’agit là aussi d’architectures dessinées en 3D mais traitées comme des assemblages, des collages flottants constitués d’édifices existants, de fichiers open source allant du bâtiment à la machine, de l’objet au micro-composant. Des émanations purement numériques que l’artiste qualifie de Tumeurs urbaines : des corps étrangers à l’autonomie dérangeante comme le produit, souvent, la numérisation d’organes anatomiques.

Les installations Hardware city (2019) & Half life (2018) prolongent cette recherche de corps étrangers et de systèmes mis à nu qui n’est pas sans évoquer le parcours du duo californien Matmos, connu pour ses compositions à base de sons chirurgicaux (A Chance To Cut Is A Chance To Cure – 2001) ou d’ustensiles en polymères synthétiques (Plastic Anniversary – 2019). Dans ce sillage, Chloé Malaise déploie dans Half life un dispositif de survie pour gadgets électroniques défectueux dont les circuits récupérés sont soigneusement    placés dans des cloches, des « couveuses » (précise-t-elle) soufflées en verre par l’atelier Arcam Glass. Une certaine mélancolie se dégage de ces circuit-bendings, le filtrage du son entre matières et micros contacts condensant sa propre présence : un larsen ténu comme un dernier souffle. Un contraste marqué avec l’appareillage technique en présence, d’aspect quasi-médical : déluge arrangé de câbles, table roulante en inox et « couveuses » de verre Cronenberg-iennes. Toujours la machine.


« En 1967, l’écrivain américain Richard Brautigan écrit et distribue dans les rues de San Francisco le court poème intitulé « All Watched Over by Machines of Loving Grace »,    qui décrit une harmonie « mutuellement programmée » entre les machines, les animaux et les êtres humains. Une utopie toutefois condamnée à échouer sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce. Cinquante ans plus tard, si les machines sont partout, elles se sont paradoxalement effacées en intégrant tous les aspects de nos environnements de travail et de nos espaces domestiques » écrit le commissaire d’exposition Yoann Gourmel en 2017 à l’occasion de l’exposition éponyme au Palais de Tokyo (Paris). L’installation Deus ex machina (2020) que Chloé réalise avec Richard Malaise intègre cette idée d’harmonie programmée et son échec en quelque sorte par la fabrication d’une nature réitérée et dorénavant rendue inaccessible, comme une sorte de paradis perdu ou illusoire.

A Daily WifiBox Concerto (2019) atteste aussi, d’une certaine manière, de l’intégration des machines dans le quotidien dont parle Yoann Gourmel. Mais le détournement, le hacking poétique de routeurs wifi proposé ici par Chloé Malaise démontre, une fois de plus, une prise en main de ces machines, un jeu conscient face à l’asservissement tacite de celles-ci. Une prise de position de l’artiste, comme beaucoup d’autres, qui marque une résistance mais qui, dans son cas, ne se veut pas complètement antagoniste. Au contraire, le libre accès aux pédales d’effets du dispositif pour le public permet par exemple une réception et un partage différents de l’oeuvre, en écho aux nombreux workshops, performances live (LightSHOOT, 2021) et concerts menés par l’artiste. Des pratiques de transmission, une forme d’activisme, qui traduisent au mieux cette idée d’échange que la notion d’interface, numérique ou non, incarne absolument.

They will crawl up in your skin, and they will come out from the walls if you let them (4) est la toute dernière phrase du morceau There Are Ghosts évoqué au début de ce texte. Il y est donc question de fantômes, mais ne pourrait-il pas s’agir tout aussi bien de ces machines invisibles ? Celles de Chloé Malaise, quoi qu’il arrive, ne se veulent jamais autoritaires et restent par-dessus tout hypersensibles.

G. Constantin

Avril 2022

Guillaume Constantin

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(1) Tout est si calme, je peux même entendre que le réfrigérateur est en marche

(2) The Bed is in the Ocean - 1998 - Southern Records.

(3) Machines relaxation for well-being everyday - Chloé Malaise (CD 2016)

(4) Ils se glisseront dans votre peau, et sortiront des murs si vous les laissez faire

Présentation des lauréat.e.s 2026
photo ©Antoine Denoual