Vue de l’exposition Ainsi font, font, font, CAC Brétigny, 07.06.2025 au 19.07.2025, Ferme de Marolles-en-Hurepoix. Production CAC Brétigny. ©Pauline Assathiany
Sur un air entraînant, le titre «Ainsi font, font, font» introduit l’exposition en nous rappelant une mélodie enfantine. En fredonnant ce vers, nous affirmons la place du faire, du collectif et des gestes partagés, qui font de l’enfance un espace de pratiques libres à réinvestir à tout âge.
Les œuvres sensorielles et interactives d’Ariadna Guiteras, Camille Juthier, Louise Perrussel, Chloé Serre et Marine Zonca partagent avec le mobilier pour enfant une appétence pour l’expérimentation, dont découle des propositions d’expérience. «Loin de la miniaturisation du mobilier pour adulte, le mobilier pour enfant permet d’échapper à la standardisation du design industriel qui se diffuse au début du XXe siècle, déployant un espace d’invention formelle[1]». À leur tour, les artistes font de leurs œuvres des supports pour une diversité d’activités, faisant appel au jeu, à la créativité ou encore au prélassement.
L’exposition s’inspire librement de l’aménagement des aires de jeux, parenthèse dans un monde où les lieux publics sont majoritairement conçus pour des adultes et des usages jugés matures. Les sculptures de Louise Perrussel invitent au contraire petit·es et grand·es à s’en donner à cœur joie. Leurs formes évoquent celles des bouliers, agrandis à l’échelle d’un mobilier urbain pour inviter chacun·e à jouer le long des courbes, en déplaçant les billes colorées qui les ponctuent. L’usage spontané des œuvres installées en extérieur se prolonge dans l’espace d’exposition, où enfants comme adultes peuvent explorer librement leur matérialité.
Se mettre à hauteur d’enfants, c’est aussi concevoir avec elles·eux des espaces adaptés à leurs besoins, tailles ou encore manières d’interagir. Ce faisant, on perturbe une organisation sociale basée sur la domination des adultes, qui s’incarne notamment dans la conception des espaces par et pour des corps qui répondent aux normes sociétales (de poids, taille, motricité, etc.) et sont perçus comme valides. L’installation d’Ariadna Guiteras, inspirée des jeux de construction et des cabanes de draps, est ainsi à la taille des enfants qui la construisent avec elle. Les adultes sont les bienvenu·es dans cette structure mais c’est à elles·eux de se contorsionner pour y accéder. Dans cette exposition, chacun·e est libre d’adapter l’espace, de le moduler, de l’aménager, pour le rendre plus confortable et y faire ce qui lui chante.
Comme l’écrit l’artiste, écrivaine et conceptrice de jeu Mary Flanagan, «les jeux sont des petits mondes profonds d’expérience humaine [qui] ont le potentiel d’éveiller en nous une compréhension du monde qui nous entoure[2]». Ils sont autant de terrains d’expérimentation, où les éléments mis à disposition, les contraintes qu’ils induisent ou les règles proposées encouragent différents modes de relation à ce qui nous entoure. Les objets fabriqués par Chloé Serre rappellent des obstacles de mini-golf ou de croquet, mais ici rien n’est figé: on les expérimente seul·e ou à plusieurs en composant son parcours entre les œuvres et en inventant ses propres règles. Ces dernières peuvent être consignées dans un répertoire, destiné à recueillir les savoirs empiriques générés par cette expérience ludique.
C’est aussi son caractère ouvert et non conclusif qui fait du jeu une activité propice à un apprentissage ancré dans l’expérience et faisant appel aux imaginaires propres à chacun·e. L’installation de Marine Zonca dessine un espace où s’installer pour rassembler ses pensées. Elle y intègre des procédés mnémotechniques, explorant une méthode de mémorisation non conventionnelle où l’acquisition des connaissances passe par la rencontre tangible avec des objets, images ou matières et l’association d’idées.
Cette exposition cherche en somme à ouvrir la voie à des usages considérés comme non productifs, en plaçant au centre le loisir, le partage et la découverte. Les œuvres de Camille Juthier proposent ainsi de ralentir le rythme pour se mettre à l’écoute, de sons ou de nos sensations. Elle fusionne un lit, espace d’invention dans l’enfance et de refuge à tout âge, à une étagère pour créer un mobilier hybride qu’il appartient à chaque visiteur·euse d’investir à sa manière. Dans un environnement moelleux propice à la détente, l’artiste met à disposition des objets sensoriels. Sources de réconfort, ces petits objets aux différents poids, textures et prises en main peuvent selon les besoins calmer l’anxiété ou stimuler l’imaginaire des usager·ères.
Pour poursuivre l’expérience, la scénographie de l’exposition inclut un espace dédié à l’activité libre, avec du mobilier et une multitude d’outils, de matériaux et de livres pour (re)découvrir, inventer et fabriquer. «Ainsi font, font, font»: c’est ainsi que se conclut le cycle «Bascules». «Trois petits tours et puis s’en vont», les derniers mots de la comptine sont un clin d’œil aux trois expositions collectives de la saison, marquées par l’expérience du commissariat collectif de l’équipe du centre d’art.
[1] Marie-Ange Brayer et Céline Saraiva (dir.), L’enfance du design : un siècle de mobilier pour enfant, Paris, Centre Pompidou, 2024, p.55.
[2] Mary Flanagan, Mapscotch (Mappemarelle), Organon 3, Publishing House for Handbooks, 2021, p.10.





