Texte d’Éva Prouteau sur l’exposition :
Dans une exposition traversée par la magie de l’ordinaire, Bérénice Nouvel célèbre la beauté de la culture des classes moyennes, la sienne et celle de ses proches. Au cours de sa résidence au centre d’art de Pontmain, l’artiste a imaginé de nouvelles œuvres picturales qui rivalisent de surenchère pop, de lustre pimpant et de chic toc. Entre fétichisation et mise à distance, elle en profite pour « installer » sa peinture, en exacerber la diversité des qualités stylistiques, et rendre hommage au plaisir du savoir-faire artisanal. Tout en déployant, avec une force tranquille, la critique de certains mécanismes de domination.
AUTOPORTRAIT DE MON CŒUR
Avec humour et flamboyance, Bérénice Nouvel ouvre l’exposition par une grande peinture-sculpture en forme de cœur, qui semble irradier ses ondes d’amour sur la surface du mur, en dégradés de rouge framboise et de rose Barbie. Notez l’intensité du titre, Autoportrait de mon cœur : la notion d’autoportrait est, en soi, intime, l’appliquer au cœur augmente encore cette dimension introspective, romantique, pleine d’effusions. Peinture palpitations.
À première vue pourtant, le cœur de l’artiste est le cœur de tout le monde : il reprend le symbole qu’on connaît toustes, symbole courant utilisé depuis l’Antiquité pour représenter le centre (l’organe appelé cœur) de l’activité émotionnelle, spirituelle, morale ou intellectuelle. Aujourd’hui, l’idéogramme du ♡ s’apprend dès la maternelle, se décline sur de nombreux packagings de la société de consommation, s’utilise pour simplifier une idée d’appréciation (emojis, signe avec les mains), ou se grave sur un tronc d’arbre pour signifier l’éternité (toi + moi + toustes celleux qui le veulent…)
L’artiste réinvestit ce lieu commun par quelques accessoires qui captent l’œil : comme on personnalise sa paire de Crocs avec des Jibbitz1, elle pimpe2 son cœur générique avec des autocollants peints (en forme de cœur) et des strass. À travers ces accessoires, elle signe son manifeste pictural : matité ou brillance, traitement photoréaliste ou simplification graphique, jeux sur la planéité ou trompe l’œil avec effets 3D et ombres portées, Bérénice Nouvel s’autorise de multiples possibilités dans la représentation, comme pour donner en spectacle la liberté plastique de son médium. Peindre, c’est sans cesse être entre distance et proximité, figuration et abstraction : dans ce va-et-vient, Bérénice Nouvel fait battre son cœur.
HIGH&LOW
Les variations d’échelle des œuvres de l’artiste génèrent d’autres jeux de circulations dans l’espace : dans la série Les Objets de mes désirs, l’artiste s’amuse à décupler l’échelle réelle de certains objets de consommation courante. Parmi ces géants convoités, la peinture-objet d’une bombe de laque L’Oréal ou celle d’une boîte de Nescafé s’adressent à ses grands-parents. Pour les représenter, l’artiste continue à jouer avec la multiplicité des styles picturaux, de l’impeccable précision typographique aux effets de flous, du procédé mécanique au fait-main, du pastiche à l’interprétation. Tout en célébrant les liens affectifs qui la rattachent à ces objets chers à son cœur mais peu valorisés dans la société en général et dans l’art en particulier, elle prolonge une réflexion déjà ancienne sur les présupposés classistes des mondes de l’art : finira-t-on par sortir un jour de cette opposition binaire entre art noble (high) et art populaire (low) ? Le statut des objets affectifs de Bérénice Nouvel (leur bon goût, leur mauvais goût, leur pouvoir de catégorisation sociale) est au cœur de l’exposition.
TOUT CE QUI BRILLE ?
Pour embourgeoiser un décor, pour anoblir un support, rien de tel qu’un faux cadre peint en or ou un motif de faux-bois en trompe-l’œil. Bérénice Nouvel aime travailler la question du décor et affectionne l’ingéniosité des pratiques amateurs et artisanales. Avec Sticky and strassy (Collant et brillant), elle dévoile trois variations picturales sur le motif du bois et de ses veinages, combinées à des ajouts de strass et d’autocollants peints. À nouveau, l’idée du leurre et du trompe-l’œil joue à plein, avec l’envie de provoquer chez les spectateurices un effet de surprise. L’artiste nous propose des rébus : les régimes de représentation s’interpénètrent et se contredisent, la reconnaissance des formes et des espaces est immédiate mais en même temps, elle s’échappe en partie.
Les peintures de cadres présentées dans l’exposition creusent le même sillon : leurs encadrements clinquants miment l’opulence version toc, et leur composition en dégradé violacé installe un espace pictural incertain ; ailleurs, toujours encadrée d’un cadre ornemental traité en trompe l’œil, la partie vitrée d’un miroir est volontairement bidimensionnelle, ne reflétant rien, composée d’un aplat franc de gris argenté. Qu’est-ce qu’on regarde ?
PHILIP, MON PLUS GRAND CHAGRIN D’AMOUR
Pour l’anecdote, Bérénice Nouvel a arrêté de fumer depuis plusieurs années, et n’a de toutes façons jamais eu l’argent nécessaire pour fumer toute la sainte journée des cigarettes Philip Morris (ses préférées), même si cela eut été son rêve. Sur le mode humoristique de la bad romance, où l’artiste joue le rôle de la midinette embarquée dans une liaison toxique, Bérénice Nouvelle titre ce portrait de mégot écrasé Philip, mon plus grand chagrin d’amour. L’artiste utilise la technique dite du vignettage3 ou du spotlight4 pour mettre en valeur un objet qui habituellement ne l’est pas, faisant d’un rebut polluant une star picturale. Jouant des couleurs complémentaires, pratique récurrente dans sa palette, Bérénice Nouvel renforce le côté séduisant de son sujet, transformant l’un des objets les plus méprisés en quelque chose d’une élégance inattendue5. Enfin, cette œuvre confirme l’intérêt de l’artiste pour les changements d’échelle, le traitement des surfaces et la poésie du quotidien.
BIENTÔT L’ÉTÉ
L’œuvre Bientôt l’été reprend les codes de la publicité mobile, ou car marketing, qui permet à des voitures de particuliers de promouvoir des marques. Nouveau déplacement contextuel opéré par Bérénice Nouvel, Bientôt l’été promeut quelque chose qui ne se vend pas, et sur laquelle le capitalisme n’a que peu d’emprise : l’arrivée d’une saison. En fonction des lieux qui invitent l’artiste, l’œuvre itinérante se réactive. À Pontmain, c’est la 206 dorée de Justine Lebourlier-Delattre, chargée des publics et de la communication au centre d’art, qui en devient l’égérie 2026 : sur son véhicule, de grandes lettres déliées en film adhésif déploient leur message saisonnier, que l’artiste a complété d’un ruissellement de pièces d’or, en clin d’œil à la couleur de la carrosserie. Ce rituel est doublé, le soir du vernissage, d’une édition de canettes siglées Bientôt l’été, assorties au visuel du véhicule, distribuées au public comme des multiples d’artiste à collectionner. Dans le même temps, une musique tourne en boucle à l’intérieur de la voiture : pour cette occasion, l’artiste a choisi un morceau du groupe Uto, À la nage6. En creux, l’ensemble du projet visibilise certains affects populaires qui gravitent autour de la voiture, un objet de désir essentiel quand on est d’origine rurale, un objet à customiser façon tuning, un objet à bichonner, autour duquel se retrouver entre amies.
PAINT IS DEAD7
Posée sur un socle peint en dégradé rose assorti à l’œuvre Autoportrait de mon cœur, une édition de Bérénice Nouvel est disponible pour le public. Pêle-mêle, l’artiste y évoque ses réflexions sur l’art, certains souvenirs autobiographiques, ses lectures (Les filles du coin, de Yaëlle Amsellem-Mainguy, ou Ascendant beauf, de Rose Lamy). Elle parle de sa mère, de son père et de son frère, de leurs goûts et de ses goûts, de leur complicité ou de leurs divergences. En miroir, l’artiste analyse son parcours en écoles d’art, les moments où elle s’est sentie incomprise ou jugée de façon classiste, et ne se départit jamais de son humour pour documenter son expérience du mépris de classe.
À partir de ces anecdotes et tranches de vie, elle pose son regard sur les mécanismes d’oppression autant qu’elle s’en émancipe. Au fil de cette lecture, on pense à Annie Ernaux, Gilles Deleuze ou Pierre Bourdieu : autant d’auteurices qui ont décrypté les concepts de violence sociale et symbolique, la question des transfuges de classe, et la manière dont l’écriture ou l’art peuvent devenir un instrument de justice sociale et de lucidité. Forgé par Annie Ernaux, le terme d’«auto-sociobiographie» semble assez juste pour qualifier cette œuvre textuelle, mise en valeur par la conception graphique d’Églantine Marcel, inventive et rythmée.
Éva Prouteau
Notes
1 – Un Jibbitz est un petit charme, accessoire qui peut être inséré dans les trous des chaussures Crocs pour les personnaliser.
2 – Pimper signifie donner de l’éclat, faire valoir.
3 – Le terme « vignettage » vient de vignette, mot désignant un encadré, habituellement décoratif et de couleur noire, destiné à mettre en valeur le contenu textuel ou graphique d’un document.
4 – L’effet de projecteur vient directement des plateaux de cinéma : pour mettre une personne ou un objet « sous les feux de la rampe », on l’isole par une douche de lumière, en laissant le reste de l’espace dans l’obscurité.
5 – Cf, dans une version sculptée, l’œuvre Fagend Study (1968) de Claes Oldenburg.
6 – Les paroles de cette chanson sont extraites d’Un homme qui dort, de Georges Perec, sorti en 1967 : « S’il y a un lac au milieu de ta tête, ce qui est non seulement vraisemblable, mais normal, encore qu’on ne puisse l’affirmer sans précautions, il te faudra un certain temps pour l’atteindre. Il n’y a pas de sentier, il n’y a jamais de sentier et, près des bords, il te faudra faire attention aux herbes, toujours dangereuses en cette époque de l’année. Il n’y aura pas de barques non plus, bien sûr, il n’y a presque jamais de barques, mais tu peux traverser à la nage. »
7 – L’artiste explique ce titre dans son édition : Paint is dead est une marque de vinyle adhésif pour carrosserie, mais aussi une phrase souvent entendue dans le milieu de l’art depuis l’avènement de la photographie, jusqu’aux années 60 où une nouvelle génération d’artistes et de critiques engagés dans la redéfinition du champ de l’art dans sa globalité prophétisent la mort de la peinture.











