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Livia Deville : lives in Nantes, works in Rezé.

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Le couple à l’œuvre

L’activité créatrice de Livia Deville interroge sans cesse la relation de dualité tant au niveau plastique que thématique. Le thème du couple femme/homme s’entrelace intimement au couple figuration/abstraction. Et ce, plus particulièrement, avec ses dernières recherches développées lors de sa résidence au CHU d’Angers dans la période de juin à novembre 2016. En effet, ses peintures actuelles manifestent clairement cette dynamique duelle constamment en mouvement dans son œuvre dans une conjugaison approfondie du thème et de son traitement artistique.

Au cœur donc de cette œuvre que Livia Deville mène avec constance et exigence, le couple (qui l’habite, à vrai dire, depuis longtemps) et, dans cette nouvelle série de peintures, l’artiste n’a pas abandonné son mode de création habituel. Bien au contraire, elle continue à le creuser en cultivant ce qu’elle a toujours affectionné : l’articulation de l’image peinte et de l’image photographique. De fait, ces derniers temps, l’artiste exploite, de manière encore plus intense, l’image téléchargée du web. Cette technologie de communication actuelle s’avère pour elle, comme pour nombre d’artistes contemporains, une source inépuisable et disponible en permanence de matière iconique prête à être exploitée dans la conception et l’élaboration de sa production artistique.

Cette approche fondée sur l’appropriation systématique des images internet et son mode de traitement plastique sont essentiels à considérer si l’on veut comprendre le processus créatif de Livia Deville, le fonctionnement artistique et la portée sémantique de son œuvre. Pour elle, la problématique fondamentale demeure éminemment plastique : comment sur un support bidimensionnel (la toile, le papier, le mur, etc.) allier le couple figuration/abstraction. Et la figure du couple femme/homme sera volontiers investie et instrumentalisée pour mieux servir cette alliance, ce mariage poétique, en s’évertuant à y faire circuler la dynamique du désir à travers le plaisir autant intellectuel que sensuel de l’acte de peindre.

Ici, l’activité créatrice permet à l’artiste de faire jouer les corps du couple femme/homme avec et dans la matière picturale comme métaphore charnelle et support de la circulation d’énergie(s). Livia Deville passe de la construction virtuelle de l’image du couple à travers des logiciels de traitement d’image tel Photoshop à la matière concrète de la peinture comme seul corps vraiment capable d’offrir cette indispensable nourriture à la sensibilité de l’artiste où interfèrent sensations mémorisées et projections imaginaires.

Pour se faire, Livia Deville part alors d’images de corps en action : des corps qui dansent ; des corps qui se contorsionnent dans des postures de saut ou d’élan vers le corps de l’autre, celui du partenaire de danse ou d’amour ; des corps qui glissent, des corps en suspension ou en chute ; des corps qui effectuent des mouvements de la vie quotidienne ou, au contraire, des gestuelles qui ne sont pas toujours habituelles ; etc. Au mouvement du corps, s’ajoute souvent, selon l’attitude, celui du visage. En effet, Livia Deville porte une attention toute particulière aux expressions des visages pris en action : visage de face, de profil ou de trois quart ; visage riant ou souriant ; visage crispé ou attentif ; visage endormi ou pensif ; etc.

Ces images sont articulées aux surfaces peintes en monochromie avec des couleurs le plus souvent franches : bleu, rouge, jaune, rose, vert, orange, violet, etc. La configuration de l’étendue monochrome, qui était initialement une découpe dans du papier couleur, varie en fonction de l’image avec laquelle elle négocie plastiquement pour structurer la composition de l’œuvre en prenant du relief du fait de ses multiples couches constitutives de Gesso. Elle opère alors sur l’image dans une relation paradoxale, se détachant d’elle au même temps qu’elle s’y entrelace selon un jeu subtil du cacher/montrer, dissimulant certains fragments pour mieux en révéler d’autres. Ainsi, la surface de la toile est-elle modulée en faisant, pour ainsi dire, danser l’image avec l’étendue monochrome. Jouant avec celle-ci, l’image apparaît, puis disparaît, pour réapparaître à nouveau avant de disparaître encore selon un mouvement qui enchevêtre visible et invisible. Cela en générant des contrastes harmonieux entre parcelles iconiques et aniconiques dans un continuum poétique patiemment et savamment orchestré par Livia Deville entre bidimensionnel et tridimensionnel.

L’étendue monochrome a, ici, valeur d’index. Un index qui hiérarchise le visible, focalise notre regard sur certains fragments particuliers de l’image, comme si l’artiste cherchait à produire, par le truchement du voilement partiel, un surplus qualitatif du visible dans le visible, une certaine intensification du visible par la manipulation visuelle. Ainsi rejoint-elle, à sa manière, la fameuse formule de Paul Klee « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible ». Seulement, au lieu de chercher, comme Klee sous l’apparence du monde visible, le signe plastique, pour le rendre visible, Livia Deville entrecroise l’image avec sa négation par la modulation de l’étendue abstraite jusqu’à faire apparaître la puissance plastique dans l’alliance qui articule fond et forme entrelace visible et invisible dans un seul et même espace où la vacuité sert la plénitude et vice-versa.

Extraits de plans de films, évoluant donc déjà dans une mise en scène, les corps qu’orchestre Livia Deville dans sa peinture semblent souvent en lévitation, défiant toute pesanteur. Aussi, pour mieux en apprécier l’intensité poétique, importe-t-il de ne pas chercher à les percevoir comme évoluant dans un espace physique semblable à l’espace où nous vivons. Ici, le couple femme/homme s’unit et s’enlace, danse et converse, saute et chute… avec et dans la peinture, leur seul espace de vie est désormais celui du territoire pictural.

Quand bien même, dans son tout dernier polyptique qui exploite le rythme séquentiel pour mieux exacerber le dynamisme des figures, Livia Deville met de côté la surface monochromatique en optant pour des étendues qui représentent moins qu’elles évoquent des étendues aquatiques, la relation structurante de l’image figurative et abstraction n’en demeure pas moins toujours opérationnelle. En effet, à bien y regarder, on se retrouve face au même dispositif plastique toujours fondé sur des emboîtements de registres iconiques et aniconiques, des interférences de temporalités et des chevauchements de spatialités. Un dispositif qui ne met en œuvre l’image de la réalité qu’en vue de mieux nous faire apprécier la réalité de la peinture. Ici, les étendues aquatiques s’animent dans un jeu de miroitements et de scintillements solaires qui brouillent le lien du corps et son environnement, déstabilisent le rapport de la figure et du fond en révélant de surprenants effets rythmiques.

Ainsi la peinture de Livia Deville est une peinture vécue comme expérience intense faite de stratification de sensations profondément éprouvées selon une posture créative qui associe sans cesse conscient et inconscient. Elle se déploie par fragmentation de perceptions visuelles et par enchevêtrement de figures mnésiques, par entrelacement graphique et chromatique et par accumulation d’images et de signes. Il s’agit, en fin de compte, d’une activité créatrice qui, si elle ne semble œuvrer que pour manifester la peinture elle-même, continue en vérité à interroger profondément l’humanité de l’homme à travers ce qui lui permet de transcender, ne serait-ce que de manière complètement artificielle, l’inéluctable mort, pour nous ouvrir aux mécanismes du désir et du plaisir : la vie dans ce qu’elle a de plus vivant.

Toutefois, l’artiste ne prétend pas expliciter ces mécanismes, mais simplement suggérer de possibles chemins d’accès. Au spectateur alors, qui désire éprouver l’intensité de ce vivant agissant en chacun de nous, de prendre le relai et de se laisser entrainer dans l’univers créatif de Livia Deville et ses méandres poétiques.

Mohamed Rachdi, 2016

Se laisser traverser

Quel que soit son médium, la souveraineté de l’artiste réside dans la liberté de commencer. Tout reprendre du début, chercher son motif : quelque chose qui relance le désir.

« Le peintre qui voulait peindre quelque chose, encore que dans une transposition personnelle, peint maintenant en soi, pour le salut de son âme ; c’est seulement dans ces moments-là qu’il a réellement un motif devant soi ; dans tous les autres, il ne fait que se l’imaginer. Quelque chose a fondu sur lui qui détruit l’intention et la volonté. » 1

Dans ses derniers dyptiques, Livia donne le sentiment d’être au plus près de son motif, prise elle-même dans son processus de découpe du réel et de transposition personnelle dans un milieu qui lui convient – là où « la vibration se fait déjà résonance » 2.

Tout en se tenant à son médium, elle invente sa méthode, accueille les temps hétérogènes dont sont faits ses tableaux : couches d’images dont elle ne prélève que des fragments, des figures. Dans cette série, pas de travail de recouvrement par de larges aplats de couleurs, elle façonne ses images de telle sorte que celles-ci l’obligent à se déplacer quant à sa pratique de peintre.

À quelle activité s’adonne-t-elle, si ce n’est à sa propre métamorphose ?

« Le ciel est partout : il est l’espace du mélange et du mouvement, l’horizon définitif à partir duquel tout doit se dessiner. » 3

Fluidité de l’espace dans lequel se meuvent ses silhouettes découpées sur fond de mer.

Plus de sol où s’ancrer, plus d’horizon sur lequel river son regard.

La toile devient l’écran sur lequel s’inscrit la figure saisie dans sa chute immobile.

Plus qu’un saut dans le vide, c’est un corps qui se cambre ou se recroqueville, tout en prenant appui sur l’air.

Images réminiscentes que Livia recompose dans l’espace du tableau, selon une procédure qui lui est propre. Il y a le choix de la figure prélevée dans le flux d’images, puis les opérations de coupe et découpe, cadrage et décadrage, collage et décollement du contexte.

Il y a le choix du format, le changement d’échelle, le dessin des contours du corps sur le rectangle blanc de la toile. Puis vient le geste du masquage : corps et éclats de lumière sont isolés par des adhésifs, afin de pouvoir peindre la surface modulée de l’arrière-plan.

Un découpage du temps dans l’exécution de chaque geste qui affleure à la surface du tableau : « Le contour est au service de la vibration. » 2 Ce que Livia s’attache à peindre, c’est bien « l’étreinte des sensations » 2 , ce que Gilles Deleuze détecte dans l’œuvre de Francis Bacon.

Une fois la figure peinte, la dernière opération consiste à décoller les adhésifs qui feront apparaître les blancs laissés en réserve : flocons blancs de lumière qui parsèment la toile, ce qu’elle nomme « scintillement ».

Semblables aux images que l’on recueille au moment du réveil : figures qui se frayent un passage entre plusieurs nappes de sensations, là où désirs et mémoires se tressent dans l’opaque et le diaphane. Le tableau devient « lieu d’une étreinte » 2. Le geste du peintre rend une consistance aux grains de lumière, aux corps comme en apesanteur.

Au point d’intersection des forces antagonistes qui la traversent, Livia saisit la « force diagonale » 4 : point de vitalité qu’elle semble atteindre dans un double mouvement de prise et de déprise. C’est en rendant sensibles les temps à l’oeuvre dans l’acte de peindre qu’elle accomplit ici sa mue.

Juste traverser, se laisser traverser.

« Remettre le passé au présent. Magie du présent. » 5

François Durif, juin 2017

1. Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome 2, Éditions du Seuil, 1956
2. Gilles Deleuze,
Francis Bacon – Logique de la sensation, Éditions de la Différence, 1981
3. Emanuele Coccia,
La Vie des plantes – Une métaphysique du mélange, Éditions Payot & Rivages, 2016
4. Hannah Arendt,
La Crise de la culture, Éditions Gallimard, 1972
5. Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, Éditions Gallimard, 1975

François Durif

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