I don’t want a planet pizza without relief*, 2022

Anabelle Hulaut

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Anabelle Hulaut, «Paysage agité de Sam Moore», 2022, Installation, vue d'ensemble, I don't want a plante pizza without relief*, Chapelle Jeanne d'Arc, Thouars, photographie : © François Piron
Anabelle Hulaut, «I don’t want a planet pizza without relief*», 2022, photographie : droits réservés
Anabelle Hulaut, «I don’t want a planet pizza without relief*», 2022, photographie : droits réservés

I don’t want a planet pizza without relief*, 2022

Tirages et matériaux divers Chapelle Jeanne d'Arc Thouars Exposition : I don't want a planet pizza without relief* commissariat Sophie Brossais

Installation in situ

*I DON’T WANT A PLANET PIZZA WITHOUT RELIEF
Adepte des jeux de regard, Anabelle Hulaut s’intéresse aux situations ambiguës, aux
changements optiques, aux échelles de perception élastiques. Les oeuvres de l’artiste
invitent chaque visiteur à endosser le rôle d’un détective : l’enjeu de l’enquête serait
d’accéder à une vision élargie, induite par des points de vue panoramiques ou des
impressions rapprochées, entre zoom et cadrage, qui font apparaître la magie énigmatique de certains fragments du monde alentour.
AU COMMENCEMENT, UNE APPARITION
C’est une vision qui est à la genèse de l’exposition d’Anabelle Hulaut au centre d’art de
Thouars : postée en haut des remparts près du Château de la ville, l’artiste découvre le
paysage, entre végétation luxuriante et rivière aux courbes douces. Ce panorama plongeant comme un vertige concentre son regard sur la mosaïque des toits de Thouars, des toits pour certains dotés de chapeaux de cheminées, chapeaux de vent ou rotators éoliens, ou extracteurs de fumée en inox. Leur mouvement aimante la vue, frappée par l’éclat étincelant de la lumière qu’ils reflètent. Anabelle Hulaut fera de cette apparition le ferment de son projet à la Chapelle Jeanne d’Arc, qui est ponctué de cet objet spiralé aux allures de girouette disco : « Ce sont comme des boules à lamelles magiques. Ce qui me plaît, c’est leur grande capacité à nous éblouir. Un concentré d’éblouissement. »
QUI EST SAM MOORE ?
Créé par l’artiste en 2013, Sam Moore est un personnage qui s’exprime de multiples façons : ses sculptures, photographies, explorations sonores et textes poétiques se dispersent au gré du vent, dans les centres d’art ou sur les réseaux sociaux. Son appétit de vivre et de penser le monde qui l’entoure semble insatiable : la mobilité, la fragmentation et l’enthousiasme le caractérisent. C’est par le prisme de son regard insolite que le visiteur découvre les oeuvres d’Anabelle Hulaut. Il est aussi l’auteur du titre de l’exposition, * I don’t want a planet pizza without relief , une injonction étonnante qui lui a même inspiré un poème :
Je ne veux pas d’une planète pizza sans relief i want flowers qui me sautent au cou
je veux des fleurs qui me hantent
je veux des fleurs qui m’éblouissent
je veux des artichauts aux poppies, des candies sous les choux de la pimprenelle, de la sarriette et des pissenlits les trèfles à 3 aux dessous violet me chargent d’azote
je me sens polyglotte
Extrait Les pensées de Sam Moore, Rêvolution – printemps/été 2019

JARDIN PSYCHÉDÉLIQUE
Comme il le décrit dans ce poème, Sam Moore fait le voeu d’une nature agitée et
galvanisante : l’exposition d’Anabelle Hulaut répond pleinement à ce désir, et s’assimile à un paysage constellé d’objets (aux allures naturelles ou architecturales, ornementales ou sculpturales) qui par leur disposition et leur succession, assurent l’articulation des points de vue et ponctuent des circuits de promenade, des circuits de pensée. Cet univers n’est pas très éloigné des premières fabriques qui apparaissent dans les jardins anglais au début du XVIIIe siècle et se répandent avec la mode des jardins paysagers : des espaces de délices qu’animent la surprise et l’échappée vers l’imaginaire. Ce jardin fantasmatique et dérivant s’anime par endroits par la rotation d’extracteurs motorisés, parés des couleurs de l’arc-enciel.
Comme la Dreamachine de Brion Gysin1, ce phénomène hypnotique provoque un léger
état de contemplation hallucinatoire, comme pour souligner que, dans l’oeuvre d’Anabelle Hulaut, la question du regard demeure centrale : l’énigme de la perception, l’instabilité des apparences, la notion d’image cachée ou de dualité de la vision obsèdent chaque objet de cette scène paysagée.
VISITE GUIDÉE
Ces jeux de regard sont mis en exergue par l’artiste au seuil même de son exposition : une palissade ouvre le parcours, en même temps qu’elle en occulte l’accès. Surface de bois brut, dotées de jambes de force pour stabiliser l’ensemble, cette palissade est constellée de motifs d’yeux, placés à plusieurs hauteurs pour plusieurs tailles de corps : à travers ces ouvertures-oculus, des points de vue forcément morcelés contraignent le visiteur à faire le focus sur certains détails, parfois tout près du sol. Dans ce panorama parcellaire, le jeu et l’étrangeté priment, principes essentiels qui invitent à désaxer le regard.
Au dos de cette palissade, Anabelle Hulaut revisite un exercice qui lui est cher : l’alliance de ses recherches artistiques et de la production de différentes formes d’observations scientifiques, des cartes, des relevés, des inventaires photographiques. Par ces jeux d’assemblages et d’imbrications, elle témoigne de ses visions thouarsaises, dans un journal intime qui mêle l’écrit et l’image, le dessin et la peinture, tous ces matériaux qui constituent l’humus de son processus de création.
Dans une liste à la Pérec2, elle énumère :  » Exemple d’éléments que l’on pourrait retrouver : la station essence Champignon, le viaduc Eiffel, les panneaux solaires TIPER, l’apéritif Duhomard, les extracteurs, les meringues, les ammonites, la pierre grise, le tronc d’arbre de Stéphane Vigny, la cabane de vigne, les tournesols, les pieds bleus, l’enseigne du bureau de tabac dans la rue St Medard, une paire de binocle pour Saint Jérôme dans son oratoire (tableau au musée H. Barré), un lampadaire de la rue St Médard en forme de fontaine…  »
Ainsi va Anabelle Hulaut, qui semble  » tout autant aux prises avec une géographie physique qu’avec une cartographie psychique. » (Thierry Davila3)
TOURISME DES CÎMES
Pour l’artiste, le paysage est multiple et changeant, déployé ou fragmentaire et ne présente jamais une réalité univoque. L’élévation et la quête du vertige, sur le toit du monde, suggère un accès possible à cette réalité mouvante : à l’autre extrémité de l’exposition, au fond du choeur de la chapelle, Anabelle Hulaut rejoue la question du regard en marche et de l’exploration des hauteurs avec son installation La Montagne qui cache l’escalier. En invitant le visiteur à cette petite grimpette, l’artiste cherche à faire de lui un complice plutôt qu’un simple regardeur : elle s’inscrit aussi par ce geste dans la grande famille des artistes marcheurs, qui ont considéré la flânerie comme un art de la vision subjective, et une protestation contre la nécessité d’être productifs dans l’espace public : dans le sillage deBaudelaire ou des Situationnistes4, Anabelle Hulaut prône par l’arpentage une philosophie du dépaysement, une poésie de la dérive et de la désorientation.

AGITER LE PAYSAGE
Publié en 1952, le roman de René Daumal5 intitulé Le Mont analogue fait le pari qu’il
existerait un centre originel du monde, un mont sacré qui ouvrirait une possibilité de
communication avec l’au-delà. L’auteur réunit alors une expédition pour découvrir ce Mont Analogue resté jusqu’alors inaccessible au commun des mortels, et fait la narration trépidante de cette escalade en forme de quête spirituelle. L’exposition d’Anabelle Hulaut a des airs de récit de voyage similaire : entre palissade et montagne, des archipels se déploient, petits îlots mobiles montés sur roulettes, familles de champignons regroupées en bouquets ou tas de matières premières, manufacturées ou naturelles.
On y distingue par exemple des samares d’érables, ces graines qu’à l’automne, les enfants adorent jeter en l’air puis regarder tomber telles des hélicoptères. Leur trajectoire très particulière, tourbillonnante, qui en fait un cas à part au sein du groupe des graines autotournantes, dites aussi auto-gires, serait-elle une métaphore possible de la pensée de l’artiste ?
Par ailleurs, Anabelle Hulaut glisse dans cette topographie joyeuse et éclectique un
ensemble photographique et la projection d’un diaporama des Paysages agités de Sam
Moore. Ces derniers expérimentent mille aventures combinatoires et aléatoires, imaginées à partir des menus trésors que l’artiste n’a de cesse de glaner autour d’elle. Chacun puise sa matière dans le réel des choses mises au rebut ou peu considérées, et chacun invite à s’émerveiller de l’ordinaire, du bricolage, des miracles de l’assemblage et de la rencontre.
Ces Paysages agités, dont l’échelle paraît flexible, porte en eux la notion d’inquiétante
étrangeté, où le vivant et l’inanimé échangent leur place, quand le banal et l’inconnu
marchent main dans la main. Ils consacrent un usage très original de la couleur : brillante, variée, assumée, foisonnante, elle apparaît sous forme de surfaces franches et structure les plans, peuplés d’objets hybrides entre peinture et sculpture, bidimensionnalité et tridimensionnalité.
POÈMES CASCADEURS
Pour accompagner ces petits mondes, quelques Pensées de Sam Moore défilent sur un
écran : des textes assez courts, slogans poétiques qui tranchent sur des fonds colorés
comme des Post-it. Ces pensées évoquent le processus de la mise en oeuvre de l’exposition, autant que des éclats de vie, des doutes fragiles, et des virevoltes d’envolées sonores.
Chaque texte frappe par son écriture confiante, prompte et décidée : à nouveau, Anabelle Hulaut cherche l’éblouissement, dans la richesse lexicale, le plurilinguisme, la variété des univers et des tons, la vitesse aussi. Car les Pensées de Sam Moore se déroulent en cascades, tout comme l’exposition d’Anabelle Hulaut s’expérimente comme une promenade pleine de rebondissements, de plongées subites et de soulèvements du regard, d’étincelles analogiques et de ricochets chromatiques. Entre flânerie et sprint.
Éva Prouteau

Notes
1 – Entre 1950 et 1973, le peintre et poète Brion Gysin vit entre Tanger et Paris, où il loge dans le célèbre Beat hôtel de la rue Gît-le-Coeur, avec William S. Burroughs et les poètes de la Beat Generation. En 1960, il conçoit, avec le mathématicien Ian Sommerville, la Dreamachine : c’est un cylindre de papier ajouré de motifs réguliers, au centre duquel se trouve une ampoule allumée, qui tourne sur la platine d’un électrophone à une vitesse de 78 tours par minute. La rotation du cylindre, à observer de près les yeux fermés, entraîne un phénomène stroboscopique (flicker), provoquant des hallucinations équivalentes à celles produites lors de la prise de psychotropes, en particulier de LSD.
2 – Écrivain et membre de l’Oulipo à partir de 1967, Georges Pérec fonde ses oeuvres sur l’utilisation de contraintes formelles, littéraires ou mathématiques. L’esthétique de son style repose sur l’inventaire et la poétique des listes, qu’il qualifiait de « joies ineffables de l’énumération ».
3 – Philosophe de formation, Thierry Davila Thierry Davila publie en 2002 un essai qui fera date : Marcher créer, Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle. Il analyse comment le déplacement n’est pas seulement une translation spatiale mais aussi un fait psychique, un outil de fiction.
4 – Le mouvement situationniste, dont les figures les plus connues sont Guy Debord (1931-1994) et Raoul Vaneigem (né en 1934), a marqué la France des années 1960 et peut être considéré comme précurseur de Mai 68. Son document fondateur, Rapport sur la construction de situations, a été rédigé par Guy Debord en 1957. Dans ce texte programmatique, Debord pose l’exigence de « changer le monde » et envisage le dépassement de toutes les formes artistiques par « un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne ».
5 – Écrivain et poète rémois, René Daumal (1908-1944) est très marqué par la lecture d’Alfred Jarry et Arthur Rimbaud. Il produit de nombreux textes pataphysiciens
Le Mont analogue, son oeuvre maîtresse, ne sera découverte qu’après sa mort.
Dans ce récit, il embarque le lecteur dans un voyage initiatique vers le Mont Analogue, mystérieux et invisible sommet, objet de tous les fantasmes. Plusieurs générations d’artistes se sont inspirés de  ce récit, notammentJodorowski et sa Montagne sacrée.