Querelles festives!, 2023

Vincent Mauger

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Vincent Mauger, «Querelles Festives», 2023, Chapelle du Genêteil, Château-Gontier-sur-Mayenne, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives», 2023, Querelles festives!, Chapelle du Genêteil, Château Gontier sur Mayenne, photographie : Christine Oudart
Vincent Mauger, «Carton d'invitation», 2023, Querelles festives!, Chapelle du Genêteil, Château-Gontier-sur-Mayenne
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage
Vincent Mauger, «Querelles festives!», 2023, photographie : Marc Domage

Querelles festives!, 2023

Chapelle du Genêteil

Le Carré, Centre d'art d'intérêt national
Château-Gontier-sur-Mayenne

Exposition personnelle

Commissariat : Bertand Godot

 

QUERELLES FESTIVES !

par Éva Prouteau

Fil rouge de cette nouvelle exposition de Vincent Mauger, l’esprit du jeu transmet déjà son énergie contagieuse au titre clamé, Querelles festives !  Ce dernier explore la figure de l’oxymore, ingénieuse alliance de mots contradictoires qui déstabilise délicatement et invite à reconsidérer notre perception habituelle des choses. Derrière ce curieux rapprochement entre le conflit et la réjouissance collective, se dévoile une exposition où la bataille est un en-jeu conceptuel, où la controverse est sérieuse autant que joyeuse. Dans cette exposition, il est aussi question du rôle de l’art, de la représentation du pouvoir, de la violence : autant de sujets contemporains dont l’analyse se renouvelle par le biais du décor, de la fiction théâtrale et du costume.

 

 

THÉÂTRE INSTABLE

L’œuvre de Vincent Mauger propose des va-et-vient constants entre construction volumineuse (plaisir d’exploration du matériau, défi du chantier parfois monumental) et une forme de légèreté virtuelle. Dans les effusions numériques de notre ère contemporaine, il réintroduit du jeu, couplant une dimension primitive, un imaginaire artisanal à la sophistication des logiciels 3D.  La série d’architectures qui traverse l’exposition confirme ce pouvoir d’hybridation : elle est composée de modules en plaques d’aggloméré découpées numériquement et assemblées par un système d’encoche1. À la vue de ces formes circulaires ou oblongues, organisées en agglomérats, plusieurs analogies surviennent : elles rappellent une flore minérale, cactus ou roses des sables, autant que certaines pièces mécaniques, des objets pensés et usinés de façon industrielle ; elles forment des arches et des colonnes plutôt instables, dont le système de construction, basé sur la multiplication et le foisonnement, permet de poursuivre mentalement la pièce, d’en imaginer les prolongements dans une dynamique de l’expansion et de l’envahissement.

La couleur beige de ces arches et totems dialogue avec l’architecture de la chapelle du Genêteil. À la fois monumental et léger, l’ensemble invite le visiteur à pénétrer un espace scénique, une sorte de théâtre où le décor semble pouvoir évoluer et muter à tout instant, régi par une règle du jeu mystérieuse.

 

FANTAISIE MILITAIRE

Armures et boucliers, casques et cuirasses, heaumes et plastrons : depuis quelques années, Vincent Mauger se pique d’accessoires militaires de toutes sortes, utilisés dès l’Antiquité sur tous les continents. Ces objets le fascinent pour les stylisations du corps qu’ils dessinent, et le flou temporel qu’ils génèrent : en effet, entre un casque du XVIe siècle et un modèle Adrian de la guerre 14-18, il y a parfois peu de variation, la science-fiction s’inspirant elle-même fréquemment du passé2.

L’aspect sculptural de ces objets et leurs infinies variations chromatiques amène l’artiste à les métamorphoser en installations lumineuses, abat-jours fantastiques dispersés dans l’espace de la chapelle, têtes stylisées flottantes, ou potentiellement plus inquiétantes, décapitées. Vincent Mauger présente aussi des trophées d’un nouveau genre. Au-delà de la protection que procure l’armure, s’affirme également sa fonction de parure : c’était peut-être le dernier costume de ces combattants, qui soignaient donc son aspect. En clin d’œil à ces parures guerrières, l’artiste assemble sur socle un casque Viking, qui s’apparente à une cagoule ou un capirote3 du Ku Klux Klan, posé sur une cuirasse, et agrémenté de plusieurs chaînes et cadenas surdimensionnés, en hommage aux luxueux colliers portés par François 1er ou par les Tudor, et complété encore de bouquets de battes de baseball, surgissant des trous aménagés dans la cuirasse pour les bras. Les jeux d’associations battent leur plein : aux fastes des souverains de la Renaissance, s’allient l’imaginaire de la bataille de rue et des excès bijoutiers de certains rappeurs, qui eux-mêmes sont allés puiser des idées chez les maquereaux et les dealeurs de leur quartier, mais aussi dans l’image d’Épinal d’anciens monarques africains.

Vincent Mauger opère ainsi par glissements et rapprochements : en filigrane, il nous suggère que les représentations du pouvoir n’évoluent guère, de même que la gestion des conflits. En creux, il nous interroge aussi sur notre monde contemporain. Aussi folklorique que fonctionnel, le costume des CRS, proche de l’armure médiévale, ne joue-t-il pas avec le même type de représentation ?

D’autres casques et plastrons sont présentés sur portants, choisis parfois pour leur design primitif : ils rappellent certaines armures expérimentales développées pendant la Grande guerre, où face à l’industrialisation du combat, de nouveaux modèles de protection sont imaginés. Étrangement, certains sont tout à fait bizarres, presque enfantins dans le dessin du visage stylisé, une forme de primitivisme que l’on retrouve les arts d’Avant-garde (un casque rappelle l’esthétique du Ballet triadique4 d’Oskar Schlemmer et Hannes Winkler, un autre certains masques Dada). Entre l’histoire de l’art et l’histoire des batailles, Vincent Mauger instaure le trouble, mêle les époques, s’amuse à esquisser de nouveaux mythes.

 

BRANDIR LES ÉTENDARDS

L’Avant-garde5 du XXe siècle ancre sa définition dans le vocabulaire militaire : comme le note Furetière dès 1690 dans son Dictionnaire, l’avant-garde est un terme de guerre, la première ligne de l’armée rangée en bataille. Le sens figuré d’un groupe, d’un mouvement qui joue ou prétend jouer un rôle de précurseur et de promoteur, ne vient que bien plus tard : il s’inspire des idées de la Révolution française et comme elle, n’exclut pas une forme de violence. Peter Sloterdijk définit l’avant-gardisme comme « la compétence permettant de forcer tous les membres d’une société à adopter une décision sur une proposition qui n’émane pas d’elle-même »6

En écho, lorsqu’il met en scène le vocabulaire esthétique des artistes de l’Avant-Garde du XXe siècle, Vincent Mauger choisit des supports à la fois drôles, car anachroniques, et belliqueux : drapeaux semblables aux bannières des seigneurs, boucliers ornés, étendards propulsés par des lances qui criblent les murs de l’espace d’exposition…L’ensemble conjugue une explosion de couleurs et de motifs qui, quoiqu’unis par l’abstraction, semblent orchestrer une joyeuse cacophonie. Or que se passerait-il si on enfermait Joseph Albers, Frantisek Kupka, Mondrian, Rotchenko, Sonia Delaunay, Sophie Taeuber Arp, Theo Van Doesburg, Varvara Stepanova, François Morellet et Yayoi Kusama dans la même pièce ?

Derrière le scénario burlesque d’une foire d’empoigne d’ego d’artistes, se dessine une réalité plus grave, où le destin de ces artistes tous confrontés aux résistances politiques et socio-culturelles apparaît sous un jour plus inquiet. Là-encore, Vincent Mauger agit à la lisière : entre le grand show médiéval, le marketing contemporain de l’art, et l’hommage à ces grandes figures et aux combats qu’elles ont menés, dans un contexte où la lutte, contre la précarité des artistes et des structures d’art contemporain, est plus que jamais d’actualité.

 

 

L’ENFANCE ET LES JEUX DE GUERRE

Les recherches en psychologie montrent que l’intérêt pour les jeux de guerre apparaît vers l’âge de 3 ans. L’enfant utilise des objets de pouvoir, fusils ou épées, baguettes magiques ou armes fantastiques, bien souvent pour jouer à se métamorphoser. Les jeux de guerre sont donc des jeux symboliques, qui favorisent l’imagination, aide à contrôler l’impulsivité et les émotions, contrer « un ennemi » fictif ou s’attaquer à des monstres effrayants. Faire seulement semblant. Pourtant, la frontière avec la vie réelle paraît parfois si mince…

Dans l’exposition, Vincent Mauger présente une série de photos avec des enfants qui se baladent en armures de format adulte, le casque trois fois trop grand, les armes trop lourdes pour leurs frêles poignets. Ce mélange entre le côté agressif de l’équipement d’acier et les petites mains qui tiennent leurs armes en prenant des postures très sérieuses souligne l’inadéquation au cœur de l’image. Quelque chose cloche dans les proportions, jusqu’à l’encadrement de ces photographies, enserrées dans d’épais cadres en sapin, telles des Marie-Louise rustiques. En arrière-plan, le paysage, tout en brume et givre, surjoue l’atmosphère des films historiques ambiance médiéval fantastique.

 

RÉFLEXIONS SUR L’ART, LA FÊTE, LA BATAILLE

En marge de l’exposition, voici quelques questions formulées pêle-mêle dans les lignes qui suivent en guise de conclusion à ce texte : faut-il se méfier des batailles pour raconter l’histoire ? Le prisme des avant-gardes, qui implique rupture et opposition idéologique, est-il le plus efficient ? Comment les processus d’héroïsation, dans l’art comme dans l’histoire militaire, rendent poreuse la frontière entre réalité historique et roman national, narration fabriquée à renfort de fictions et de mises en spectacle ? Quels liens unissent la spectacularisation (de l’histoire, de l’art) et le capitalisme ?  Faut-il prendre les armes parce que Mondrian est devenu un « objectif marketing » et que Louis Vuitton vampirise Yayoi Kusama ? Comment lutter pour que l’art reste avant tout un espace désintéressé de débat, d’échange et de fête ?

Je compte sur vous pour trouver les réponses.

 

Éva Prouteau

 

 

Notes

1 – Ces modules peuvent évoquer le jeu d’assemblage Petite Fleur. En 2015, Vincent Mauger s’était déjà intéressé au principe du château de cartes par le biais du jeu de construction House of cards. Ce jeu  emblématique, créé initialement en 1952 par les designers Charles & Ray Eames, repose sur un système similaire à encoche.

2 – Le casque Adrian M 1915, casque militaire équipant les troupes françaises pendant la Première Guerre mondiale, est en effet lointainement inspiré de la bourguignotte de la Renaissance. À voir également : les costumes des Sardaukars réalisés par Moebius pour le film Dune d’Alejandro Jodorowsky.

3 – Chapeau traditionnel en forme de cône haut et pointu, porté initialement par les Pénitents de la Semaine Sainte en Espagne et dans les pays latino-américains.

4 – Œuvre fondamentale du Bauhaus pour la danse moderne, ce ballet se fonde sur une approche pluridisciplinaire du mouvement, dont s’inspireront notamment Bob Wilson, Philippe Decouflé, Luc Petton, The Residents ou encore David Bowie.

5 – Bien sûr, cette expression touche des périodes antérieures : cf. Claudine Nédelec, Être moderne, être à l’avant-garde : le champ de bataille des belles lettres au XVIIe siècle.

« Au XVIIe siècle, le champ littéraire est bel et bien perçu comme un champ, et un champ placé sous le signe de la violence, de la dissension, de la querelle, de la guerre civile. Après avoir fait représenter pour la première fois à Paris, le 26 décembre 1662, L’École des femmes, Molière est très vite la cible d’une « fronde », selon le mot du journaliste Loret, dans sa Muse historique du 13 janvier 1663. Entendez d’une véritable polémique, au sens premier du mot. »

6 – Peter Sloterdijk (trad. Olivier Mannoni), Bulles : sphères, microsphérologie. Tome I, Pauvert, 2002, p.11.