Là où ça touche #3, 1992

Laurent Moriceau

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Laurent Moriceau, «Là où ça touche #3», 1992, photographie : Laurent Moriceau
Laurent Moriceau, «Là où ça touche #3», 1992, photographie : Laurent Moriceau

Là où ça touche #3, 1992

Photographie argentique, contre-photogramme

L’ensemble des travaux intitulés « Là où ça touche » naît de la rencontre entre deux ou trois matériaux — sable coquillier, fragments de pierre ou cheveux — et du papier photographique grand format. Ces pièces s’inscrivent dans une pratique de production d’images sans appareil, explorant les potentialités du photogramme et du contre-photogramme.

Les images émergent de la matérialité des éléments et du contact qui s’établit entre eux. Le croisement devient alors un entrecroisement d’images : un devenir-minéral du papier et, inversement, un devenir-papier du minéral.

C’est précisément dans cette zone de contact, fragile et active, que l’image advient — Là où ça touche.

1 Un photogramme est techniquement constitué de la séquence suivante : source de lumière /objet/papier photo. Selon le sujet du photogramme, il s’agit d’une ombre plus ou moins translucide projeté sur le papier photographique.

2 Un contre-photogramme est constitué de la séquence suivante : source de lumière / papier photo /objet. La lumière traverse le papier photo et réfléchit l’image de la surface de l’objet sur le papier photo, il s’agit d’une réflexion.

 

Contre-nature

Au regard des œuvres que nous propose Laurent Moriceau, que devient l’examen décrit par Roger Caillois « des divers exemples de connivence ou de concurrence entre la nature et l’artiste, dont le monde minéral fournit l’occasion » ? L’artiste à cet endroit, préfère évoquer une « amnésie des identités », comme s’il désirait situer le débat ailleurs, loin du mimétisme ou du simulacre, concepts par trop usés ou devenus caduques. La photographie ici, pert à son tour sa qualité d’embaumement du réel. S’offrent des espaces nés de la rencontre entre deux ou trois matériaux, sable, fragments de pierre, papier photographique.
Le dispositif vaut sans doute d’être décrit : au départ le papier photographique est suspendu, éclairée au-dessous, surface sensible au-dessus. La phase finale : des éléments minéraux sont dispersé dans la goutière de papier. Qualifés de « contre-photogramme », les œuvres témoignent du contact qui s’est établi entre les éléments. Ajoutons que cette occupation progressive de la surface se déroule en dehors de tout regard, donc de toute reconnaissance, et nous frolons ce qu’il y a de fascination dans cette sorte d’inconscience matériologique qui se développe, provoquant heurts ou liaisons contre-nature. Laurent Moriceau évoque un « devenir-minéral » du papier et un devenir-papier » du minéral, non sans certaine perversité, et un goût affirmé pour ce qu’il nomme « un fantasme d’absolu » révélé par ces croisements illicites, d’une lenteur inquiétante, à peine visibles. De quoi gêner tout effort d’interprétation.

Pierre Giquel

IN le catalogue « La Forme d’un monde » Sélest’Art, Sélestat 1992.