Artistes

Laurent Moriceau

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Cheeses Band #1

Cheeses Band #1, 2015Espace Baroque, Lanslebourg Mont Cenis, Savoie

L’anniversaire des anniversaires

L’anniversaire des anniversaires, 2013Centre d'art Le LAIT et porté par les partenaires du Carré Public, Albi

Found and Lost #4

Found and Lost #4, 2013Moulin Albigeois, Centre d'art le LAIT, Albis

30/10

30/10, 2013Lavitrine (Limoges)

Prochainement sur ma peau

Prochainement sur ma peau, 2013Centre d'art Le LAIT, Albi

La Maison Cailleau

La Maison Cailleau, 2008-2011Commune de Chemillé

Entre dois

Entre dois, 2010Beppu (Japon), Rio de Janeiro

Résidence à Tokyo

Résidence à Tokyo, 2001Triennale de Yokohama, Japon

Offre ta joue

Offre ta joue, 2006Villa Arson, Nice

Têtes à têtes

Têtes à têtes, 2008Briqueterie de Ciry-le-Noble (Saône et Loire)

Rouge baiser

Rouge baiser, 2007HAB galerie, Nantes

Found and Lost #1
04:43

Found and Lost #1, 2003Palais de Tokyo, Paris, Paris

La boutique des Perméables

La boutique des Perméables, 2002Palais de Tokyo, Paris

I Just Called To Say I Love You

I Just Called To Say I Love You, 1999Project room, Glasgow, UK

La lettre diffuse

La lettre diffuse, 2000Batz-sur-Mer, Nantes

Les rendez-vous Lille Moriceau
08:41

Les rendez-vous Lille Moriceau, 1999Boutique UR, Paris

La circulation des briquets

La circulation des briquets, 1998Saint-Nazaire, Grand Café

La dernière heure de cours

La dernière heure de cours, 2013-2014Collège Jacques Prévert à Saint Pol de Léon, maître d’ouvrage : Conseil Général du Finistère

Autoportrait(s) d’un passage

Autoportrait(s) d’un passage, 2010Collège Lucie Aubrac, Vertou

Expositions personnelles

2015-2016

  • «Cheeses Band #1», espace Baroque de Lanslebourg Mont Cenis. Production : Fondation Facim en partenariat de la coopérative Laitière de Haute-Maurienne Vanoise.

2013

  • «Si nous devions fuir», au PAD (pépinière artistique daviers - le collectif Blast), Angers.

2009

  • «Con base en un chicle masticado por una celebridad», Alliance Française, Hôtel Mercure de Quito, Equateur

2007

  • « El Artista difuso», Musée d'Art Moderne, Buenos Aires, Argentine
  • «Vinos de los minutos», Alliance Française, CulturesFrance. Buenos Aires, Argentine

2005

  • «Do you moule à Merveilles ? », Musée Calbet, Grisolles

2004

  • «Banos de luz roja», Musée MARCO, Monterrey, Mexique. AFAA, Cedim, Alliance Française

2003

  • «Magnum Frac», Frac des Pays de la Loire, Carquefou

2002

  • «La boutique des Perméables», Palais de Tokyo, Caisse des dépôts et Consignations, Frac des Pays de la Loire. Paris

Expositions collectives

2015

  • «Food Design, une école française», Today Art Museum, Pékin ; Xintiandi, Wuhan ; Lafayette Design center, Shanghai. Commissariat : Marc Bretillot
  • «Chercher le garçon», MAC/VAL, Vitry-sur-Seine, commissariat : Franck Lamy
  • «L'Art est la choses ... Hulaut & Clarke, and friends, Gothic Cinema», Pôle culturel des Ursulines, Château-Gontier. Le Carré, Scène nationale, Centre d'art contemporain

2014

  • «Do you moule à merveilles ? », Salon des sites remarquables du goût. Beaufort-sur-Doron, Savoie. Production : Fondation Facim.
  • « ECRIN», Lavitrine Lacs&s, Limoges. Curator : Maribel Nadal Jové
  • «L’Apparition de l’image», galerie des Ecuries du Château, dans le cadre des "Parcours Songe d'une nuit d'été" à Thouars (collection des Frac Poitou-Charente, Pays de la Loire, Centre)

2013

  • «30/15», LAVITRINE, association LAC&S, Limoges
  • «Semer à tous vent», (dans le cadre de la Nuit Pastel), Centre d'art Le LAIT, Albi
  • «Do you moule à merveilles ? », Inauguration de la saison française, ambassade de France à Hanoi, Vietnam
  • «L'Anniversaire des anniversaires», Centre d'art Le LAIT, Albi

2012

  • «MMMM ...», Centre d’art de Pontmain
  • «Tudo bem», Galerie Janete Costa, Recife, Brésil
  • «Le Baiser papillon», Chateau de Goulaine, galerie RDV, Goulaine
  • «Mémoire d'éléphant», espace de l'atelier, Nantes

2011

  • «Yume», Galerie de l'ESBANM, Nantes
  • «À Table ! », Festival CinéKub, Gayan. Cur. Magali Gentet, directrice Le Parvis centre d'art, Tarbes

2010

  • «Fiesta Ploc», Hotel Mercure, Alliance francaise, Rio de Janeiro, Brésil
  • «Speed Limits», Wolfsonian Museum, Miami, USA
  • «Katamari», Beppu project, Beppu, Japon
  • «Soleil cardiaque», Galerie IN EXTENSO, Clermont-Ferrand

2009

  • «Con base en un chicle masticado por una celebridad», Alliance Française de San José, Costa Rica
  • «Comme un boomerang», Galerie HAPPYFEW, Berlin
  • «Through the loocking glass», Hôtel Le Meurice, agence XXB , Paris
  • «Puisque vous partez en voyage», Le TUBE 06, Théatre, Le Quaie, Ecole Supérieure des Beaux Arts, Angers.
  • «12 cl service compris», Centre de création art et design, Nègrepelisse

2008

  • «L'art du goût», l'ADCEP, Ville de Cahors, Cahors
  • «Plastic Dance Flore», Potagers du Roi, Versailles
  • «Festival MiamMiam GlouGlou», Briqueterie de Ciry-le-Noble (Saône et Loire)
  • «RDV de l'ordinaire #3», le banquet de la Part de Anges, Le Cuvier, CDC d'Aquitaine, Artigues-près-Bordeaux

2007

  • «L'ivresse des veines», "Les pique-niques de l'Artère", Parc de la Villette, Paris
  • «Un air en commun», galerie RDV, collectif R, Nantes
  • «Rouge baiser», Frac des Pays de la Loire, Nantes

2006

  • «Biennale du design », (espace "cohabitation" de Matali Crasset), Saint Etienne.
  • «Addictlab chocolate design», Juventa House, Kortrijk, Belgique
  • «Les réussites de la bouches», Villa Arson, Nice
  • «Nos amours de vacances», CIAC, Carros
  • «Et + si affinité», Afiac , Fiac
  • «Fordham», Netwerk, Aalst, Belgique
  • «Biennale parallèles», Brie-Comte-Robert

2005

  • «Les métamorphoses de l'ange», centre d'art de l'Yonne, Tanlay

2004

  • «Lost and Found.», Lost and Found, Amsterdam
  • «Pour les oiseaux», Frac des Pays de la Loire, Carquefou
  • «Pour les oiseaux», Frac des Pays de la Loire, Carquefou
  • «A vendre.», Galerie Interface, Dijon
  • «Loop'OO video art fair», (in off), Barcelone

2003

  • «Laurent les magnifiques,», Palais de Tokyo, Paris
  • «Loop'OO video art fair», (in off), Barcelone
  • «Oxymory», Frac Basse Normandie, Caen
  • « Biennale de la photographie», Rotterdam, Pays Bas
  • «Carte blanche à Maribel Nadal Jové», EOF, Paris
  • «Moricimo ! », Show bedroom, Nantes
  • «04 68 24 87 53», Centre de sculpture, Montolieu

2002

  • «Touch, », San Francisco Art Institute. San Francisco, USA
  • «Station, stationnement, stationner», Parc Decesari, Rosny-sous-Bois
  • «Le mois de l'art contemporain», Pont-Audermer
  • «Le projet des Perméables», L'imagerie, ODDC, Lannion

2001

  • «Mega wave», Triennale de Yokohama, Yokohama, Japon, AFAA
  • «Killing me softly», APT Gallery, Londre, UK
  • «Métissage», Museo de arte, Lima, Pérou. Museo national de Artes, La Paz, Bolivie. Asuncio, Museo del Berro, Paraguay. Musée historique national, Rio de Janeiro, Brésil. Centro cultural Recoleta, Argentine, DAP, AFAA
  • «Parcours contemporain», Fontenay-le-Comte
  • «Aller-retour Nantes Anvers», Lieu Unique, Nantes
  • «Métissage», Musée de Louvier, Louvier, France
  • «Regards croisés», Musée d'art contemporain de Montréal. Collection du Frac des Pays de la Loire, Québec
  • «Non, demain ne sera pas trop tard», Galerie Ipso Facto, Nantes

2000

  • «A journey into the center of universe», Tramway , Glasgow City Council, Glasgow, UK
  • «Prodige», Espace Paul Ricard, Paris
  • «Et comme l'espérance est violente», Frac des Pays de la Loire, Carquefou
  • «Parcours contemporain», Fontenay-le-Comte
  • «Actif/réactif», Nantes, CRDC, Ecole des Beaux-Arts de Nantes
  • «Exposition universelle de Hanovre», pavillon français, espace corps, Hanovre, Allemagne
  • «Parallel universe», Glasgow project room, Glasgow, UK
  • «Ici on peut toucher», TNB, Rennes, Ecole des Beaux-Arts, Frac Bretagne
  • «I just called to say I love you», Résidence suivie d'une exposition. Ville de Cholet

1999

  • «Lille Moriceau», Coproduction Unlimited Responsibility, Frac des Pays de la Loire, Paris
  • «Grand Atelier», Musée des Beaux-Arts de Nantes. Ecole Supérieur des Beaux-Arts du Mans. Abbaye du Ronceray, Angers. Rennes. Le Quartz, Brest, France
  • «Good Map», Ecole des Beaux-Arts, Quimper, France
  • «Zone d'Activité Concertée», Public, Paris
  • «Les festivités de Marie-Pierre», Frac Languedoc-Roussillon, Talairan, France
  • «East Europe Zone», festival de performance, AFAA, programme à la carte, Timisoara, Roumanie

1998

  • «Eva, Eva», Ecole des Beaux-Arts de Nantes
  • «Corps à corps», FRAC des Pays de la Loire, St. Nazaire
  • «Les ordonnances de l'eau», Parc St. Léger, Centre d'Art Contemporain, Pougues-les-Eaux
  • «Quatorzième Atelier du Frac des Pays de la Loire», Saint-Nazaire
  • «Bruits secrets», CCC, Tours
  • « All or nothing», Triangle France, Marseille

Publications, diffusions

  • Dans ta bouche, je suis à toi

    Je ne sais rien d’Eva. Je ne connais rien de la forme de son corps, ni de la cadence de ses mains, ni du timbre de sa voix. Rien de sa chevelure et de sa peau bleutée marbrée par le froid, rien de son souffle et de ses humeurs, rien de son regard et du sourire esquissé avant de plonger le pied. Mars 96. Il lui a parlé d’un projet, d’un dispositif. Combien seront-ils avec elle ? Trois. Quatre peut-être. Ils prendront la mesure de son corps, tout entier plongé dans l’eau. Le volume de son corps, sa masse, ils en collecteront l’équivalence fluide, faisant remonter jusqu’au plein le niveau de l’eau.

    Eva. Eva, offerte au jeu de la mesure, soumise complice d’un protocole voulu par l’artiste. Il en a minutieusement posé les termes. Je liste. Saisir en eau le volume du corps de la femme aimée. Demander à trois témoins de raconter l’événement vécu dans l’intimité relative de la salle de bains. Puis mars 97. Eva, Eva. Eva deux fois. Eva réinventée, transmuée, liquéfiée en vin pétillant, servie frais dans 500 coupes de Vouvray, maintenant portées à nos lèvres.

    C’est là que j’ai rencontré le travail de Laurent Moriceau. Je n’étais présent ce jour-là parmi les invités formés dans la masse des amis, mais j’entretiens depuis la découverte de ce projet au hasard d’une lecture, une forme de familiarité qui tourne au compagnonnage. Eva, Eva est une des premières interventions de Moriceau. Elle est fondatrice d’une pratique où le désir se noue de partage, la performance et l’exposition, impliquant le plus souvent un acte collectif, une pratique de groupe que l’artiste, avec précision, coordonne et met en scène.

    Comme dans le conte d’Alice au pays des merveilles, les injonctions « buvez-moi » et « mangez-moi » sont toujours initiatrices de changements d’états. Pour Eva Eva, Moriceau transforme la densité de la chair en une masse sans forme. Moriceau dissout Eva, il l’atomise au plus profond, non pour la détruire et annuler son image, mais pour construire une nouvelle économie du corps, reposant sur le don et le partage. En épousant sans retenue les récipients qui l’accueillent, Eva ne disparaît pas, elle imprègne les gorges, avalée tout entière, dispersée au milieu des rires. Ce qui pourrait passer ici comme un acte brutal d’érotisme, un gang bang liquide et consommé, garde par cette forme désintéressée une sorte de poésie. Il y a de la fraîcheur dans ces verres, une légèreté qui tient au fait que ce nous buvons, c’est idée d’un corps. C’est parce qu’il entretient une mise à distance entre la réalité physique d’Eva – celle que je ne connais pas – et son double sublimé par la dissolution – celle à qui il me faut croire – que Moriceau réussit à transformer la crudité de la chair aimée en l’emprunte bue de tous les corps aimés. Ce faisant, il réveille l’image d’une transmutation qui frôle le sacré, une épiphanie du passage traduit jusque dans ses rites les plus païens. En 1999, c’est Marie-Pierre, la fille des viticulteurs Annie et Jean-Pierre Mazard, à Talairan dans les Corbières, qui fait l’objet d’une dégustation collective, Moriceau transformant le rendez-vous sensuel et intime d’Eva Eva en une fête de village joyeuse et braillarde.

    Tue-moi doucement

    Dans son ouvrage Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil l’écrivain voyageur Jean de Léry décrivait pour la première fois en 1578 un sacrifice anthropophage chez les indiens Tupinamba. Loin de l’effroi attendu à l’occasion de cet acte rituel, Léry décrit une cérémonie sereine parfaitement orchestrée, réalisée avec l’assentiment calme et presque joyeux des victimes. À une indienne convertie récemment au christianisme à qui il proposa de prier Dieu, la femme se mit à rire, déclarant que « Dieu n’y était pour rien, que c’était son tour d’être mangée, et qu’elle espérait que sa viande serait bonne ». Chez certaines tribus anthropophages, boire le sang et manger la chair du sacrifié est un moyen de s’approprier sa force. L’absorption de l’autre, qu’elle fût marquée par le don ou la mort, marque bien l’idée d’une continuité de l’être ou de la forme par son assimilation rituelle.

    En 2003, Laurent Moriceau poursuit cette idée d’une anthropophagie festive et régressive, en faisant réaliser un moule échelle 1 de son corps en gisant. La performance est intitulée Found and Lost1. Le corps de l’artiste, transformé en matrice pâtissière, se décline au gré des invitations en loukoum (Oxymory, FRAC Basse-Normandie, Caen), en entremets dégusté à la paille (Magnum Frac, FRAC Pays de Loire, Carquefou), en gâteau d’anniversaire caramel et fruits (Les Jarrets de Moriceau, pour David Michael Clarke, à l’occasion de l’exposition Oxymory, FRAC Basse-Normandie, Caen) ou en pièce chocolatée éclatée à grands coups de marteaux (Laurent les magnifiques, Palais de Tokyo, Paris). Pour cette dernière activation, la destruction puis la consommation du double pâtissier tourne au jeu de massacre, les invités d’abord timides, réveillant progressivement des sentiments divers, qui vont du rire à l’hystérie de groupes, autorisés ici par le cadre rituel de l’acte. Au-delà des pulsions réveillées par l’action, boire le corps d’Eva comme manger le corps de l’artiste, c’est s’en approprier une part. Non seulement l’acte de consommer l’autre n’a rien de définitif, mais il continue de marquer un passage, une transformation physique et symbolique propre à toute création.

    Car enfin l’enjeu est là. Moriceau conçoit une « œuvre-corps » éclatée, dispersée et dissoute jusqu’à la digestion, une « œuvre-cloud », comme dans la nébuleuse informatique, nuageuse et lointaine qui dématérialise les choses pour mieux les rendre accessibles et mobiles. Il y a ici une forme de contamination, imposée par le jeu de l’absorption qui transmue le caractère unique de l’œuvre en phénomène diffus. Found and Lost fonctionne alors comme un dispositif générique, à peine réalisé, déjà abandonné à l’appropriation libre et mouvante du spectateur, invité à s’en emparer. Un appel au rapt et à l’arrachement de la part de l’auteur, qui autorise sans possibilité de retour la dislocation par appropriation des éléments de l’œuvre.

    Au regard des autres projets, cette position n’a chez Moriceau rien d’exceptionnelle et constitue même un principe constructif basé sur la circulation et l’échange. En 1998 déjà, à l’occasion des 14e Ateliers Internationaux du FRAC Pays de Loire, il fait disposer 1 000 briquets sur une table basse. « Vous pouvez laisser votre briquet sur cette table et en prendre un nouveau » affiche un cartel. Le protocole est a priori simple et presque extrait de l’observation du quotidien. En ce sens, il illustre l’intérêt de Moriceau pour le détournement de situations issu des pratiques populaires, réunies dans le champ de l’art sous l’égide des mythologies individuelles. « Le briquet fait partie de ces objets qui jamais ne nous appartiennent. Même si je viens de l’acheter et que je m’applique à ne pas le perdre, il m’échappe et rapidement se retrouve involontairement dans la poche d’un ami, d’une personne rencontrée… ». Le briquet est ici un objet prétexte à la mise en lecture d’un ensemble de relations. À travers les projets I Just Called To Say I Love You (2000) et ses cartes imprimées où figurent des numéros de cabines publiques à appeler ; L’Annuaire diffus de la ville de Fontenay le Comte et ces 6582 abonnées, dont les numéros sont dispersés à grand renfort de ballons d’hélium (2000) ; L’Album photographique diffus (1997) où l’artiste parasite les clichés des touristes avec son tee-shirt Please, could you send me this photopgrah !, Moriceau spécule sur un réseau de destinataires qui active l’œuvre par leur participation. À chaque fois, il perturbe un territoire ou une communauté par des actions intempestives et protocolaires qui fonctionnent comme autant de métaphore de la circulation des idées et de l’élaboration du travail artistique. Une mise en commun qui ne se contente pas de susciter les modalités de sa diffusion mais intègre en amont une forme de copropriété de l’acte créatif.

    La reine des abeilles

    2005. Dans la commune rurale de Grisolles, à quelques encablures de Toulouse, Laurent Moriceau conçoit, à la demande du musée d’art et tradition populaire Théodore Calbet, le projet Do you moules à merveilles ?. Au milieu des collections historiques et ethnographiques conservées dans ce petit cabinet de curiosités, Moriceau s’intéresse à un étrange objet de pâtisserie, un moule à merveille, encore appelé fer à beignet, composé d’une tige longue au bout de laquelle est enchâssé un élément aux allures d’emporte-pièce. Ces moules, confectionnés artisanalement, déclinent à leurs extrémités des formes diverses, allant de la spirale au cœur stylisé. Ce sont des matrices qui permettent la confection de gaufrettes fines et croquantes. Leur usage a quasiment disparu. Seuls quelques anciens du village conservent encore la mémoire de leur utilisation.

    Comme souvent Moriceau s’appuie sur la réactivation d’objets ou de situations issues de l’ordinaire. Un recours aux formes populaires qui va en vrac de la création de nouvelles commémorations (L’anniversaire des anniversaires, Centre d’art Le Lait, Albi) au jeu coquin des verres à Saké (Les Verres F, la Briqueterie de Ciry-le-Noble, Saône-et-Loire), des bains de soleil producteur d’images (Soleil cardiaque, 2009) à la réinvention de modes de dégustation du vin (Le Vin de point de fusion, 2006-2013)…

    Cette posture, que l’on pourrait considérer comme politique, choisit l’imprégnation et l’engagement pour transformer et poétiser les éléments rituels de notre quotidien. Par imprégnation, il détermine une forme de réactivation qui n’est ni agressive, ni littérale, mais commune et assimilable. Chaque projet semble alors le berceau d’une nouvelle peau, d’un nouveau geste, une sollicitation à dépasser sensiblement la chose, dans une acceptation qui frôle, pour reprendre l’expression de Duchamp, l’inframince, cet intervalle imperceptible, parfois seulement imaginable, entre deux phénomènes.

    Par engagement, il entend la mise en marche de coopérations multiples qui demandent la participation d’un groupe actif aux deux bouts de la chaîne, dans l’édification du projet comme dans sa réception par le public. À l’une des extrémités, Moriceau invite une vingtaine d’artistes, critiques d’art, institutionnels… à lui proposer de nouvelles formes et usages pour réactiver le moule à merveille. Le projet se transforme alors en une ruche grouillante, Moriceau, en Reine des abeilles, activant un ensemble d’ouvrières réunies autour d’un protocole créatif précis mais ouvert dont il coordonne le sens et la mise en exposition. Si la commande est collective, les réponses sont individuelles. Moriceau n’intervient pas dans l’orientation des projets envoyés et autorise autour de son invitation, une forme d’éclectisme. Il a posé le plan de table. Ses invités, il les connaît. Il en apprécie les travaux. Il entretient avec certains une lointaine connivence. Les matériaux s’engrangent, constituant une base de données dessinée dans laquelle il puise. Une partie des projets envoyés sera réalisée en inox alimentaire pour être utilisée à l’occasion du vernissage. Un stand forain orné de parasols orange sera le point de rencontre d’une dégustation festive où se croisent acteurs de l’art et petites gens. Non seulement Moriceau dissout ici l’œuvre dans les appétits des visiteurs gourmands, mais il dilue son propre statut d’auteur dans un travail de coordination, de postproduction dirait Nicolas Bourriaud2 où l’acte créatif est relégué à la coordination d’opérateurs engagés avec lui dans le vaste chantier de l’exposition.

    Où es-tu ?

    Si certains projets de Laurent Moriceau mettent à mal la position d’auteur, ils posent aussi la difficulté de désigner le lieu exact de l’œuvre. La dispersion et la modification des éléments orchestrés par l’artiste, l’extrême volatilité de ses états et leur incessante mobilité, obligent à chercher l’endroit même de son existence. La fragilité de sa forme, mince et le plus souvent protocolaire, n’ayant ni la froideur du marbre, ni la solidité du bronze, nous demande de la prudence pour l’édification du socle. Où est l’œuvre ? Je veux dire, où existe-t-elle vraiment ? Dans la conception et la rédaction de la règle ? Alors cette dernière suffirait à elle-même et n’aurait pas besoin de se donner du corps. Dans la coopération et la coordination des butineuses, glanant, rêveuses, les matériaux de l’œuvre ? Dans cette mise en espace des éléments cueillis qui rechigne délibérément à prendre la forme convenue de l’exposition ? Dans la mise en branle des institutions, des communautés et des territoires, engagés pleinement dans l’édification du dispositif ? Peut-être, mais où sont les monuments dressés à leur gloire ? Dans les traces et les reliques des performances réalisées ? Partiellement, l’artiste n’en faisant pas un principe. Sur un des moules à merveille, il est inscrit « Dans ta bouche… ». Comme la promesse d’un passage païen et vaguement érotique par le corps de l’autre, comme l’annonce d’une appropriation de l’œuvre et de l’artiste, réunie en un seul dans le plus grand orifice… L’œuvre serait donc dans sa mise en partage. Elle serait avec nous et en nous, dans ces moments de communion. J’avale, je suis l’œuvre à cet instant, je suis Eva, je suis le moule, je suis l’artiste, elle se dissout encore, elle alimente mon corps, je suis les magnifiques et les anthropophages, elle me sucre le sang. Maintenant, «… je suis à toi ».

    Yvan Poulain

    Juillet 2015

     

     

    1. En 2015, à l’occasion de l’exposition « Chercher le garçon » au MAC/VAL, la performance initialement intitulée Killing Me Softly est rebaptisée Found and Lost [Trouvé et perdu]. L’artiste m’écrit dans un courriel correctif : « Cette pièce fait parti des travaux pour laquelle la recherche de titre a été une question permanente. Killing Me Softly est devenu L’Artiste diffus puis Found and Lost. Found and Lost pourrait être d’ailleurs un titre générique pour beaucoup de mes propositions… »

    2. Nicolas Bourriaud, Postproduction – La culture comme scénario : comment l’art reprogramme le monde contemporain, Les Presses du réel, 2004.

    Cher Laurent

    Ton œuvre fonce comme un bolide à travers les années. A la recherche du sens perdu, du langage perdu, des mots perdus, des idées perdues.
    Quand nous nous reverrons, nous t’inviterons à un hommage à Proust, Duchamp et Laurent. Tu sembles être le démiurge de ces deux demi-dieux. Tu as entrepris de laisser paître en de frais pâturages ces deux cadavres vampiriques, en leur ligotant les pattes de derrière. Je suis curieux de voir ce que ton tube digestif a laissé filtrer dans ce pré. Tu as montré qu’un individu doué analytiquement peut faire bien plus avec de l’eau potable en débranchant l’œsophage et en gérant la précieuse eau antipodiquement avec son corps. Ca veut dire l’entrer par le trou du cul et la sortir par la bouche. Les scientifiques parlent d’inversion du biotope. C’est ainsi que s’installe dans le corps humain un processus par lequel les déchets échappent au biotope humain. Une transformation cosmologique qui mène du quelque chose au néant saisissable. Une expression populaire autrichienne dit : « nix ist fix », rien n’est fixe. La vie est alors comparable à un ruban multicolore comme aimaient en porter les jeunes filles lorsque le « Sturm und Drang » s’annonçait, puis allait s’éteindre et se consumer dans l’incendie romantique.
    Sous la cendre apparaît alors le visage de Thanatos, le Dieu des assassins, des bourreaux, des meurtriers, des tortionnaires. Mais nous invoquons Eros, le dieu solaire qui chasse la nuit de l’enfer dès qu’il s’élève chaud dans le ciel, la lumière se fait. Cette lumière nous la connaissons aussi en art comme le feu Saint Elme (Elmsfeuer). Je dicte à l’instant le mot Saint Elme à Violaine : Elle croit qu’elle maîtrise la langue allemande qui n’est pas sa langue maternelle, et demande si cela signifie « casque » (un casque se dit « helm » en allemand) je lui réponds que oui, on peut utiliser le feu Saint-Elme comme protection de la tête en moto. Alors elle a compris et rit. Le feu Saint-Elme est un signe de l’enfer : c’est un scintillement illusoire, c’est aussi un signe du paradis : c’est une auréole.

    La septième majeure est la dissonance pleine de charme du jaune citron froid et du bleu froid. La septième diminuée, l’orange chaud et le bleu froid laisse une incandescence sur la toile. Dans le contraste complémentaire s’épanouit le blues.

    Pendant que je produis ce conte, on ne remarque pas que je suis étendu sur la table de massage et que Margit me procure les soins anti-parkinsoniens avec son grand savoir- faire. J’échappe à l’ennui de cette heure de massage en dictant ce texte à Violaine. A part ça, l’heure est terminée et moi aussi je me tais comme un détecteur auquel on aurait coupé le courant.

    A l’instant, on me dit de tenir ma jambe étirée en arrière et Margit me dit «Parfait ! ». Ca, « elle l’a appris à Paris, et en un tour de main » (phrase d’une chanson allemande : « das habe ich in paris gelernt und zwar im handumdrehen ! »). Je réponds dans le même élan : « Margit dit toujours parfait » ! Quand quelque chose est bien fait, et quand c’est raté, elle tire de son œsophage le mot désespérant : « imparfait ». Sur ceux, Katarina s’écrie en riant : « tu as de nouveau confondu l’œsophage et la trachée artère ? ». Mais Margit riposte aussi sec : « Sois contente que je n’aie pas fait allusion aux conduits qui finissent au trou du cul, la puanteur aurait rempli la pièce, ou même plus, la bouillie dégueulasse aurait giclé partout comme avec un aérosol ». Et Violaine continue : s’il te plait, Margit laisse cette litanie anale, nous ne sommes pas à ce pèlerinage à Mariazell où il arriva une mésaventure à une dame d’ordinaire très raisonnable, alors que nous approchions de Mariazell, que les tours de l’église s’éclairaient sous les fraîches lueurs matinales, et les pèlerins remplis d’un amour sacré
    étaient en jubilation devant l’apparition, cette dame, du nom de Dorothéa Jacob, chia en poussant un cri de joie. Ca puait et n’empêcha pas les pèlerins de louer Dieu, Jésus, la sainte Vierge et le Saint-Esprit. Les poussées de saxophone de la partie arrière de Jacob n’étaient pas seulement odorantes, mais contaminées par une foi profonde.

    Je te salue bien cordialement,
    1 décembre 2001

    Otto Muehl

    Les Perméables/Laurent Moriceau+Invités

    « Laurent Moriceau appartient à cette famille d’artistes qui aiment que s’établissent des relations entre les individus, spectateurs ou partenaires de leur oeuvre. Ses interventions artistiques sont presque toujours l’occasion d’une expérience conviviale. Sa démarche, quelque forme qu’elle prenne, n’a rien de démonstratif, d’ostentatoire, de figé, d’univoque. Pas de véritable création d’objet, pas de production tangible aisément indexable. Mais plutôt la mise en oeuvre d’un processus de circulation d’idée, d’informations ou d’objets qui hors du contexte artistique n’aurait qu’un sens trivial, ludique ou incongru. C’est dans cet espace intermédiaire que se situe l’art de Laurent Moriceau ».

    Extrait du livre d’artiste de Laurent Moriceau intitulé :
    Les Perméables/Laurent Moriceau+Invités, 2002

    Jean-François Taddei

    Ancrer des formes
    Cheeses Band #1, 2015