Exposition « Winterreise », 2013

Bernard Calet

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Bernard Calet, «Exposition « Winterreise »», 2013, photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Figurant», 2013, néon, Galerie Art et essai Rennes 2, Rennes, photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Ville Figure et Réalité augmentée (parpaing)», 2013, photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Ville Figures», 2013, photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Winterreise (vue d'ensemble)», photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Rélaité augmentée (paysage)», 2013, Rennes, photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Enseigne -écran», 2013, Enseigne : structure d'aluminium, tubes fluorescents Écran : structure d'aluminium, impression sur plexiglas, Rennes, photographie : Mathilde Dupré
Bernard Calet, «Exposition « Winterreise »», 2013, photographie : Mathilde Dupré

Exposition « Winterreise », 2013

Galerie art et essai, université de Rennes 2 Rennes commissariat Denis Briand

Winterreise, Bernard Calet

À l’entrée de la Galerie Art & Essai deux sculptures se font face, parallèles au mur le plus long. Ces deux pièces complémentaires, intitulées Enseigne et Écrans (2013), figurent une sorte d’enseigne éclatée. Un dispositif d’éclairage de tubes fluorescents est surélevé par un portique, mais dissocié de l’image ou du message qu’une enseigne devrait rendre plus lumineux. En face, Écrans présente une image imprimée en noir sur une plaque de Plexiglas, insérée dans un cadre d’aluminium qui semble s’être détaché d’Enseigne. Endroit et envers permettant ou non la visibilité de l’image selon que les néons produisent un effet de translucidité ou de reflet. De ce point de vue, ces deux sculptures sont autant œuvres éclairées qu’œuvres éclairantes. Cette oscillation tient une grande importance dans le travail de Bernard Calet, elle convoque deux possibilités de production d’image via les écrans : la projection et l’émanation, opérant respectivement par lumière réfléchissante et lumière traversante. Reprenant le dispositif d’une sculpture présentée à La Rochelle en 2011, Foule, les deux pièces Écrans et Enseigne, permettent au visiteur de s’insérer entre les deux « surfaces » et d’entrer littéralement dans le dispositif généralement ostentatoire de l’enseigne, en lui permettant d’en saisir le principe pratique et spatial, mais également en y participant comme éventuel figurant de l’image. L’image d’Écrans représente en légère 1 Wilhem Müller, « Auf dem Flusse », Winterreise, 1821-1822, « Sur le Fleuve », dernière strophe : « Mon cœur, dans ce ruisseau,Reconnais-tu ton image ?Sous sa croûte de glace,Le bouillonnement est-il toujours violent ? »perspective plongeante, une vue de pavillons entourés d’immeubles. Image visible en transparence lorsque l’on se place face à l’écran de façon à laisser les néons d’Enseigne à l’arrière plan. Sans cet alignement l’image laisse seulement percevoir sa surface sombre, ponctuée des minuscules trous de la trame par laquelle elle peut inscrire sa lisibilité. Le principe, les éléments et matériaux de ces deux sculptures sont assez emblématiques du travail récent de Bernard Calet et donnent ici la mesure de l’exposition Winterreise. La récurrence des écrans dans le travail de Bernard Calet souligne son intérêt pour le transport des images2. Si ce déplacement n’est pas toujours produit par la projection lumineuse, le dispositif en est pourtant régulièrement convoqué. Ce n’est pas tout à fait un hasard si les microbilles de verre réfléchissantes qu’il adjoint à la peinture blanche qui recouvre la toile de certaines de ses pièces, servent à la fois à la signalisation routière et à la fabrication des écrans de cinéma. Le scintillement de la surface produit par le recouvrement des microbilles se retrouve d’ailleurs dans Réalité augmentée – Parpaing (2013). Les éléments qui composent cette œuvre, structures ajourées en acier peint sur lesquelles des surfaces de toile sont tendues et recouvertes de ce matériau pictural, disposés en opus quadratum, amorcent l’élévation de murets en construction, ou peut-être les vestiges de façades aujourd’hui démontées. On sait combien le « mur » est devenu l’élément obsédant des conflits territoriaux contemporains. Sur le mur opposé à celui le long duquel s’établissent Écrans et 2 Il faut à ce propos mentionner la pièce Prochainement sur ce écran, présentée à la Eternal Network, Tours en 2009. Elle est constitué d’un écran en Dibon miroir dans lequel les lettres du titre ont été découpées et évidées, laissant voir à travers l’arrière plan de l’installation. Enseigne, un mot en lettres de néon : Figurant, s’étend d’un bord à l’autre. Cette œuvre évoque celui dont seule la présence silencieuse est requise. S’il n’est pas dénué pour autant de pensée, le « figurant » n’est pas sensé l’exprimer. S’il est visible, il n’est pas sensé être le centre de l’attention. Il lui faut demeurer dans cette posture contradictoire d’une « visibilité invisible ». En prenant une part accessoire à l’action, cet « acteur de complément », ce background actor, assure un petit rôle qui ne nécessite pas d’en faire un sujet identifié. Mais Figurant pourrait être également le participe présent d’une action en cours, ou bien le complément absolu de celle-ci limité au sujet et à son prédicat. Autant de perspectives possibles qui laissent en suspens la nature du destinataire ou du sujet de cette locution. Il y aurait là nombre de métaphores des situations de « figurant » produites par le nouvel état du monde. Chaque citoyen devenant le figurant d’un univers scénarisé par la télésurveillance étendue. L’écriture lumineuse de Figurant se réfléchit alors sur les autres sculptures qui composent l’exposition, elle donne sa lumière dominante, froide et hivernale, à l’exposition Winterreise, faisant face à celle de même tonalité produite par les cinq néons d’Enseigne. Les notions de passages et de déplacements sont au cœur de la pratique de Bernard Calet, et celle-ci renvoie régulièrement à l’habitat. Ainsi, architecture, espace domestique et espace public sont travaillés à partir de certains de leurs stéréotypes. On peut les retrouver dans la série Ville Figure, commencée en 2011, dont il existe à ce jour cinq éléments. Cette série est constituée de dessins au trait, réalisés numériquement d’après des photographies de quartiers citadins. Mais le choix opéré par Bernard Calet privilégie des zones d’urbanisation sans caractéristiques remarquables, ou plutôt elles se remarquent par leur banalité. Une fois redessinées à la façon des projets urbanistiques produits par les sociétés immobilières, ces images apparaissent comme des stéréotypes de la ville, interchangeables et anonymes. Ainsi Ville Figure (La Rochelle)(2011), aurait tout aussi bien pu figurer un quartier rennais, et le dernier dessin réalisé pour l’exposition Winterreise, dont l’image d’origine est une vue du quartier de Villejean, proche du campus universitaire, pourrait suggérer quelques perspectives nord américaines… De chaque côté de ces dessins les lignes horizontales des bâtiments dessinés ont été prolongées jusqu’aux bords de l’image. Chacun peut ainsi s’associer à un autre, dans n’importe quelle combinaison, comme si elle appartenait à un même ensemble panoramique infini. Sorte de No Stop City horizontale la série Ville Figure se complète au fur et à mesure des expositions de l’artiste par une nouvelle vue de la ville dans laquelle il expose. Ces villes sont pourtant bien différentes les unes des autres, il est peu probable en effet que La Rochelle ressemble à Rennes, mais on connait cependant la grande conformité des espaces urbains périphériques, des quartiers d’affaires et des zones commerçantes des sociétés occidentales développées. Sur les dessins Ville Figure de petits personnages apparaissent, toujours présentés de dos, s’éloignant de nous, ce sont les seuls points colorés de l’image. Certains aspects de cette série pourraient suggérer quelques dessins d’Archigram, mais dans lesquels toute utopie « libertaire » aurait disparu. Construction (2010) fait indénia-blement penser aux Mirror Cubesde Robert Morris. Cinq « boîtes » réalisées en Dibon miroir découpé et plié, sont disposées dans Ouvert du mardi au vendredi de 13h à 18hVisite commentée de l’exposition le mardi à 14hAccueil des groupes tous les jours sur rendez-vousWinterreiseBernard Calet
Avec le soutiendu ministère de la Culture et de la Communication – Drac Bretagneet du conseil régional de BretagneJournal d’exposition n° 19Galerie Art & Essai, janvier 2013Impression : Compagnons du Sagittaire, Rennesl’espace, deux sont superposées. Il faut avoir vu ces sculptures sur le parquet de l’Espace d’Art Contemporain de La Rochelle, lors de l’exposition Entretempsen 2011, pour constater leur étrange ressemblance avec celle de l’artiste américain, notamment dans leur première présentation sur le parquet de la Green Gallery de New York en 1965 ! Mais ressemblance ne signifie pas identité. Les cubes miroir de Morris semblaient à la fois achever le projet minimaliste et en ouvrir la tautologie en parasitant leur clôture par les reflets changeants de leurs surfaces réfléchissantes. Mais dans les pièces de Bernard Calet, pas de résistance à toute perception séparée, ni de rêve visuel de la même chose, caractéristiques des objets minimalistes. Avec les miroirs, comme le déclarait Morris, « on peut agrandir l’espace et éprouver le réel et l’illusion en même temps1. » Les volumes de Construction montrent d’emblée leur potentialité de contenant et laisse entrevoir leur vide. Ils ont les proportions d’une boîte de carton utilisée pour les déménagements. Bernard Calet se souvient qu’il a été chauffeur déménageur et cette expérience marquante a déjà induit plusieurs pièces antérieures annonçant Construction. En 2003, Mise en demeure est une série d’impressions numériques sur bâche de photographies d’intérieurs de camion de déménagement. Citons encore 3m3 (2008) ou Translation (2009), décrit comme « volume d’un véritable déménagement sur plateau de bois ». Tout ce que l’on possède de vraiment important tiendrait peut-être dans une boîte, et Bernard Calet évoque l’étrange sentiment éprouvé au constat que toute notre vie matérielle tient dans quelques cartons… Il ne faudrait pas se laisser prendre aux titres apparemment descriptifs des œuvres de Bernard Calet. Si Écrans, Enseigne, Figurantou Construction, semblent bien montrer ce que leur titre désigne, la déduction d’une visée tautologique des œuvres serait sans doute une fausse piste. Ici, à la place de « What you see is what you see », il faudrait plutôt énoncer : « What you see is what you don’t see ». Avec leurs dispositifs de structures, de portiques, d’éclairage, l’importance de leur envers et de leur intérieur, les œuvres « montrent » ce qui est habituellement dissimulé et révèlent comment tiennent et se composent les choses qui font l’art. L’importance du 1 Robert Morris, Robert Morris. From Mnemosyne to Clio : The Mirror to the Labyrinth (1998-1999-2000), Lyon/Paris, Musée d’art contemporain de Lyon/Skira, 2000, p. 114.langage est ici déterminante en ce qu’il est également le lieu des opérations de déplacements et de reconfigurations. Les titres Réalité augmentée – Parpainget Réalité augmentée – Paysagepourraient sur ce point s’avérer explicites. Il s’agit bien d’évoquer simulation et représentation numérisée2, notamment en raison de l’omniprésence des écrans qui nous environnent, mais également d’indiquer les effets de réflexion des surfaces recouvertes de microbilles de verre réfléchissantes. À la manière d’écrans fragmentés déployés dans l’espace, ces sculptures captent la lumière diffuse et changent sans cesse d’aspect au gré de nos déambulations. S’il y a amplification d’une quelconque réalité, c’est bien celle fugitive de la captation d’un instant où la lumière donne un certain velouté à la surface, comme si elle était faite d’une épaisseur cotonneuse, alors que l’instant d’après elle a déjà retrouvé sa matité. Ce rapport au langage se développe dans plusieurs œuvres de Bernard Calet où se déclinent mots, phrases ou expressions avec une variété de médiums correspondant à sa pratique ouverte. Une des plus récentes, la série Tablette (2011), est constituée de plaques de verre découpées accrochées au mur grâce à des plots en acier. Les découpes sont celles de phrases poncifs dont on pourra retenir le caractère programmatique de l’une d’entre elles pour conclure : « à reprendre depuis le début »… D. B