Peintures, 2018-2021

Livia Deville

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Livia Deville, «Fleurs 5», 2021, Acrylique et huile sur papier
Livia Deville, «Fleurs 4», 2020-2021, Acrylique et huile sur papier
Livia Deville, «Fleurs 3», 2020, Acrylique et huile sur papier
Livia Deville, «Fleurs 2», 2020, Acrylique et huile sur papier
Livia Deville, «Fleurs 1», 2019-2020, Acrylique et huile sur papier
Livia Deville, «Désastres 2», 2020, Huile sur papier découpé
Livia Deville, «Désastre 1», 2019-2020, Huile sur papier découpé

Peintures, 2018-2021

(…) Chercher la densité du motif, c’est aussi le travail de Livia Deville. L’artiste se tourne vers les images de l’actualité qui ont perdu leur poids à force d’être répétées. Elle peint sur de grands papiers noirs. Des fleurs, elle ne conserve que les pétales. Des figures, elle emprunte les postures. Les formes sont tirées de l’histoire de l’art (La Descente de croix de Rembrandt, les Men in the city de Robert Longo ou les Flowers d’Andy Warhol, entre autres ) et de photographies de presse. On pourrait peut-être identifier parmi la foule la journaliste égyptienne Shaim al-Sabagh, assassinée par la police sur la place Tahrir en janvier 2015 alors qu’elle manifestait pacifiquement dans un pays qui interdisait toute revendication démocratique3. « Flowers grow out of dark moments » (Les fleurs poussent sur des moments sombres) écrivait Corita Kent, la nonne du Pop art. Les superpositions de motifs les font remonter à la surface, accompagnés de souvenirs, selon la stratégie du palimpseste. Les silhouettes, quant à elles, sont découpées au cutter et réassemblées ailleurs. Restent parmi les fleurs les contours absents. Sur la cimaise, un jeune homme glissé hors de la feuille confond son corps avec le mur blanc. Quand il entre dans l’espace du dessin, le fond rouge en fait apparaître le profil et révèle la violence de la scène. À quelques centimètres du sol, flottantes, les découpes éparpillées prennent vie comme des personnages de fiction. Aujourd’hui, il n’y a paradoxalement jamais eu aussi peu d’images, écrit la philosophe Marie-José Mondzain, au sens où leur multiplication nous empêche de les rencontrer4. Nous les voyons, mais le visible n’est pas l’image : il faut les faire sienne, les entremêler à notre histoire en les sortant de la page. Reportages télévisés, photographies publicitaires, mises en scène pornographiques, en nous assignant une place autoritaire, nous dévore et nous submerge, quand, chez Livia Deville, c’est le désir qui émerge. Si toute image se laisse convoiter, ce que le manque est sa part inavouée. Nous nous surprenons à tisser des correspondances entre les incisions du papier fleuri et les corps aux poses élastiques de yogi. Les deux grandes compositions inspirées de l’accident nucléaire de Fukushima en mars 2011 et des nappes d’hydrocarbures s’écoulant dans la mer se donnent des allures de peintures d’histoire. Pourtant, loin de les cristalliser en mythes, elles multiplient les points de vue sur la catastrophe. Les perspectives axonométriques des villes désertées et les méandres colorés des éléments contaminés ont frappé le paysage d’irréalité.

Ilan Michel, 2020

« Elle n’avait pas assez de gras pour éviter que la chevrotine pénètre » a cyniquement répondu le porte-parole de la médecine légale du Caire, « La militante Shaima Al-Sabbagh “morte parce que trop maigre” », Courrier International [en ligne], mis en ligne le 23 mars 2015, consulté le 27 avril 2020. URL : https://www.courrierinternational.com/article/egypte-la-militante-shaima-al-sabbagh-morte-parce-que-trop-maigre
2. Marie-José Mondzain, Le Commerce des regards, Paris, Le Seuil, 2003.
3. Paul Klee, Théorie de l’art moderne, Paris, Denoël, 1975.