Artistes

Anne Lebréquer : née en 1984 à Cherbourg, vit et travaille à Nantes.

Accès à :

Expositions personnelles

2025

  • «Entendez-vous leur cataclop se désunir ?», Grand Café – centre d’art contemporain, MEAN | Espace de production et de diffusion et Les Ateliers du Château d’Eau, Saint-Nazaire

2024

  • «Avec hennir comme dernier cri parce qu'humanité avalée», Musée d'Art et d'Histoire de Cholet
  • «Itinérance», Espace Foulques Nerra, Maulévrier

Expositions collectives

  • «La Ruche», Le Repaire Urbain, Angers
  • 2023

    • «Eurofabrique», La Gaieté Lyrique, Paris

    2022

    • «Eurofabrique», Mame, Cité de la Création et du Design, Tours
    • «Eurofabrique», Reset, Bruxelles
    • «Eurofabrique», Grand Palais Éphémère, Paris

    2025

    • «Poétiques de la lutte», Grand Huit, Nantes

    Résidences

    2024

    • «Résidence de territoire "Jeune Création"», Grand Café – centre d’art contemporain, MEAN | Espace de production et de diffusion et Les Ateliers du Château d’Eau, Saint-Nazaire

    2023

    • «Résidence Les Affluentes», École d'Art du Choletais x ESAD TALM Angers

    Bourses, prix, aides

    2024

    • MATIÈRE VIVE, Lauréate Accompagnement Pôle Arts Visuels Pays de la Loire 2024-26

    Workshops, enseignement

    2025

    • Licence Arts Plastiques "Expérimentations Textiles" à l'Université catholique de l'Ouest à Angers

    Écoles, formations

    2023

    • DNSEP GRADE MASTER (Félicitations du Jury) ESAD TALM Angers

    2007

    • MASTER IUP Métiers des Arts et de la Culture Université de Montpellier

    2004

    • DEUG de Lettres Modernes Université de Caen

    2003

    • CLASSE PRÉPARATOIRE AUX GRANDES ÉCOLES HYPÔKÂGNE Lycée Millet de Cherbourg

    2002

    • BACCALAURÉAT Littéraire Lycée Henri Cornat de Valognes

    Matière vive – Portrait d’artiste, Anne Lebréquer

    Peux-tu te présenter ?

    Je m’appelle Anne Lebréquer et je suis artiste plasticienne, diplômée des Beaux-Arts d’Angers. Née en 1984, j’ai grandi dans le Nord-Cotentin en Normandie, entre la mer et le bocage. Les matériaux (corde, ferraille), l’environnement (mer, champs), la présence animale (cheval) mais aussi l’histoire de ce territoire (débarquement, seconde guerre mondiale) influent sur ma pratique. Pour introduire mon travail je pourrais dire qu’il repose sur la locution « tenir debout ». Elle porte en elle la question de la gravité et du poids, ce qui m’intéresse puisque je travaille en sculpture et en installation. De plus, cette locution rassemble le geste mais aussi l’intention à l’œuvre. Elle porte le doute quant à la véracité ou à la logique de ce qui est annoncé. Les stratégies d’opposition qu’on érige pour continuer à tenir debout. Après mon baccalauréat on m’a orientée en hypokhâgne, à Cherbourg, en Normandie. Dans mon environnement familial il était délicat de s’autoriser à intégrer une école d’art, de l’envisager comme une possible orientation professionnelle. J’avais aussi une sorte d’intuition un peu floue et mal dégrossie que l’art minimal prenait toute la place, un peu au détriment de la main. Pourtant je cherche à tendre vers des formes assez minimales ou plus joliment dit « vers la moelle des formes » (Federico Garcia Lorca, Jeu et théorie du Duende, traduit de l’espagnol par Lime Anselem (Allia, 2008). J’avais en revanche la conviction que je voulais travailler en lien avec l’art et la culture, après des expériences très marquantes en tant que spectatrice dans le spectacle vivant : le théâtre, la danse.

    Je me suis installée à Nantes à l’été 2024, je désirais vivre dans le Grand Ouest, en ville mais avec la mer à portée. Actuellement je navigue entre la ville, Nantes et Saint-Nazaire où je travaille en résidence avec le Grand Café, MEAN et feu les ateliers du Château d’Eau, et la campagne en Mayenne où j’exerce comme tisserande, chez Anne Corbière dans un atelier de création textile. J’ai mis du temps à me définir en tant qu’artiste plasticienne. J’ai toujours travaillé en contact avec la création mais plutôt pour aider les autres dans leurs projets. J’y suis donc venue dans un second temps de vie, petit à petit, c’est arrivé presque par hasard ou sur un malentendu. Il me fallait sans doute une expérience de vie et plus de maturité pour oser vraiment me lancer dans une pratique plastique. C’est la rencontre entre les recherches intellectuelles (philosophie, littérature, histoire, etc.) et la production, le rapport à la matière, à la naissance de formes et les allers-retours entre les deux qui me tiennent.

    Quel est ton parcours professionnel ?

    Ma rencontre avec la « matière » et la « main » – l’expérimentation plastique – a été salutaire. Elle est arrivée assez tardivement dans mon parcours, à un tournant de ma vie où j’ai dû tout remettre à plat, et en quelque sorte passer par le volume, les formes, des formes extérieures à mon propre corps si on peut dire. Je me suis formée en tissage dans un atelier auprès d’une tisserande dans la campagne près de Rennes. Là-bas j’ai tout de suite intégré des matériaux spécifiques comme la corde en chanvre à laquelle je reviens souvent. Il y a quelque chose dans l’appréhension de la corde de très haptique, lié au cheval, au travail de pêche, d’élevage et qui bien sûr symbolise le lien. Le besoin de passer de la 2D à la 3D s’est imposé immédiatement. J’ai donc appréhendé la création d’abord via le tissage, le fil, le textile. Puis j’ai eu connaissance d’un nouveau Master aux Beaux-Arts d’Angers (TALM – Angers) avec une mention ExTRA – Expérimentations Textiles et Recherches Artistiques. J’ai postulé et intégré la première promotion. L’environnement des Beaux-Arts est vraiment propice à la création. On y bénéficie simultanément d’un cadre technique, pratique, théorique, intellectuel que l’on retrouve difficilement plus tard. À savoir : une équipe pédagogique pour un enseignement en histoire de l’art, des échanges avec des théoricien·nes de l’art, des artistes-enseignant·es, un·e bibliothécaire et une collection spécialisée, l’accès à des ateliers techniques comme une menuiserie et une métallerie et le savoir-faire des technicien·nes, etc. Par ailleurs, l’écriture du mémoire a été fondamentale pour moi. Elle a vraiment mis à jour tous les motifs, toutes les obsessions qui continuent de jalonner mon travail. J’ai ainsi fait le pont avec mes études en Lettres, des années auparavant. Enfin, après deux années de DNSEP aux Beaux-arts – très intenses de travail comme de doutes – il était essentiel pour moi d’avoir un avis extérieur et une validation par les professionnel·les et artistes du jury du diplôme pour me lancer. En plus de ma formation, relativement courte (2 ans) aux Beaux-Arts, je suis également autodidacte. Je me suis formée et continue de le faire auprès d’artisan·es, sous forme de collaborations en moulage et tirage en résine et fibre de verre, en formage de cuir, en patine sur cuir, etc. Le travail d’artiste dans sa phase de recherche et de gestation comporte un temps très solitaire et nécessaire. Toutefois j’aime être aidée et faire les choses à plusieurs mains quand je commence à entrer dans la forme de mes sculptures. Je commence souvent par une armature en métal qui sera visible ou non pour travailler le métal en cintrage, à la forge ou en soudure, des techniques pour lesquelles je ne suis pas encore autonome ni outillée.

    Comment se construit ta pratique personnelle ?

    Je construis beaucoup par le vide. Je suis très intuitive et l’inspiration peut prendre forme à partir d’une matière, d’une image, ou d’un texte, qui viennent faire écho à quelque chose d’intime ou singulier, une question sociétale et/ou en phase avec l’actualité contemporaine. Il y a une forme de synchronicité, de perméabilité aussi qui me guident. Je procède par rebonds, par lectures, par échanges, par rencontres, par écoute. J’essaie de faire confiance à mon instinct même si j’accorde beaucoup d’importance à la pensée et à l’analyse philosophique, sociologique, littéraire, historique, etc. Cela implique un rythme particulier, parfois j’avance par fulgurances, à d’autres moments je tourne autour d’une forme pendant des mois. Souvent ce qui se donne comme évident n’est pas dénué d’un travail de maturation. Je peux réellement vivre à côté d’une forme, d’une pièce débutée ou d’une matière pendant des mois.
    Je commence souvent par créer une armature – un squelette de fer – dans mes installations, qui sont à nu ou recouvertes. C’est une façon de sonder les notions du soutien ou de l’absence. Ces armatures soutiennent des formes fragmentaires et animales dans un jeu d’équilibre précaire. Oscillant entre figuration et abstraction, elles sont maintenues en tension. Dans mon travail le choix des matériaux importe beaucoup et s’intègre à l’acte créatif, j’ai récemment intégré la peau animale par exemple. Je chine et détourne du matériel d’harnachement équin, des pièces que j’utilise tant pour leur forme, que pour leur histoire et leur valeur symbolique dans mes œuvres. Je me constitue un réservoir de matériaux et objets souvent composés de cuir. Ces formes en cuir sont tordues, bosselées, blessées, abîmées. Je patine la matière, ajoutant des traces de boue, jouant du grain, de la rugosité, ou au contraire du lisse, par frottement, grattage, teinture, colle, etc. Le cuir, très présent dans mon corpus, est imprégné de littérature sur la guerre et d’écrivains l’ayant vécu dans leur chair (Genevoix, Simon ou Céline), comme de récits vétérinaires ou historiques. Mon travail investit la question de la condition humaine à la fois dans sa fragilité mais aussi dans notre rapport au monde et au vivant. Wajdi Mouawad décrit de façon magistrale dans Anima la solitude des humains : « Les hommes sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleurs et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent au seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un invisible poids » (Wajdi Mouawad, Anima, Actes Sud, 2012). Dans mon travail de sculptrice, les formes sont hybrides, organiques, animales, fantômes, morcelées. Elles s’apparentent à des formes évidées, des peaux, desquelles palpitent un élan d’émancipation ou de vie. Je travaille sur le corps animal et anthropomorphe, toujours par morcellement. Le corps est fragmenté, incomplet. Je joue aussi d’effets d’arrachement. Le corps est souvent présenté blessé, abîmé, disloqué. Pour ce faire je m’appuie sur l’histoire, le patrimoine, la littérature. Je cherche dans mon travail à superposer des bribes de narration existantes avec des récits contemporains, intimes et
    collectifs.

    Comment as-tu connu le dispositif Matière vive ? Et pourquoi as-tu souhaité être accompagnée dans le cadre de ce parcours d’accompagnement ?

    À la suite de ma reconversion et fraîchement diplômée des Beaux-Arts d’Angers, j’avais conscience qu’il y a énormément d’artistes qui sortent des écoles d’art en France chaque année et qu’il n’allait pas être évident de se faire une place, de vivre en tant qu’artiste et je n’avais plus l’âge de vivoter. J’ai moi-même accompagné des artistes musicien·nes auteur·ices compositeur·ices interprètes dans leurs carrières et projets pendant plus de dix ans et je souhaitais pouvoir bénéficier à mon tour de ce type d’accompagnement. J’arrivais dans une nouvelle région, je découvrais un nouvel environnement dans les arts visuels, avec beaucoup d’acteur·ices à identifier et connaître, un écosystème à comprendre et appréhender. Il me paraissait alors vertigineux d’avancer sur tous les fronts : réussir à créer, à montrer ou diffuser son travail, à communiquer, à intégrer des dispositifs de résidence, à gagner de l’argent, etc. Et c’est peu de temps après avoir formulé ce besoin et questionné des artistes au sujet d’accompagnements existants, que l’appel à candidature pour le dispositif Matière Vive a été publié. C’est une chance unique d’avoir à ses côtés des personnes référentes – l’équipe du Pôle arts visuels notamment – qui aient la capacité de nous conseiller sur mesure, selon nos parcours, besoins, envies et ambitions propres. Et il y a pour moi quelque chose du « renvoi d’ascenseur » au regard de mon expérience dans l’accompagnement de carrière dans l’industrie musicale.

    Suite à ces premiers mois au sein du parcours d’accompagnement Matière vive, peux-tu nous dire quels ont été les effets sur ton parcours professionnel ? Que retiens-tu des différentes étapes et rencontres du dispositif ?

    J’ai l’impression de bénéficier d’une visibilité plus importante et d’être beaucoup plus identifiée par les professionnel·les de la région des Pays de la Loire. La communication auprès des acteur·ices a vraiment fonctionné. J’ai pris conscience du travail de maillage et d’information que mène le Pôle arts visuels auprès des professionnel·les depuis plusieurs années. Un travail qui s’applique également dans le cadre de Matière Vive auprès des nombreux·ses acteur·ices de la filière. Cela nous ouvre des portes en facilitant les rencontres informelles et rendez-vous avec des professionnel·les que nous n’aurions pas rencontré·es hors du dispositif. Je pense aux partages et échanges avec les équipes du FRAC des Pays de la Loire (collection, conservation, commissariat, médiation), ou avec l’équipe de la Zoo Galerie à Nantes (direction artistique, marché de l’art). Ces rendez-vous nous permettent d’entrer plus précisément dans des fonctionnements budgétaires, curatoriaux, de médiation, d’institutions et lieux de référence dans les arts visuels. De plus, cela nous permet d’envisager toutes les façons d’exister en tant qu’artistes, auprès des publics ou en éducation artistique par exemple. Le volet administratif, fiscal ou juridique, avec les interventions de Virginie Lardière ou Céline Guimbertaud de amac, m’a aussi permis de clarifier les questions liées au statut d’artiste-auteur·ice. Plus personnellement le dispositif « Jeune Création », par exemple, pour lequel le Grand Café à Saint-Nazaire m’a invitée en résidence de création pour une exposition dans de bonnes conditions est une opportunité en lien direct avec Matière vive. Cela m’a permis de bénéficier d’un atelier de travail, d’être accompagnée techniquement et financièrement dans ma production par l’équipe et de pouvoir produire en vue d’une première exposition personnelle.

    Comment le travail en groupe nourrit-il ton parcours d’accompagnement ?

    Je pense qu’on a toutes et tous intégré la chance d’être accompagné·es par ce dispositif et d’avoir la primeur d’être la première « promotion ». Les travaux en groupe révèlent nos singularités et permettent de croiser nos approches ou points de vue, ce qui est très porteur et intéressant. Nous partageons nos expériences de résidence, d’exposition, de création et cela nous éclaire et nous enrichit sur nos pratiques ou appréhensions des choses. Certain·es d’entre nous ont eu des parcours qui n’étaient pas directement lié aux arts visuels ou n’étaient pas artistes plasticien·ne dans leur vie professionnelle précédente. Mais nos chemins professionnels et de vie antérieurs amènent aussi beaucoup d’ouverture. Je dirais qu’il y a une sorte de cercle vertueux du fait de se réjouir des projets, réussites, opportunités des un·es et des autres, certain·es ont eu ces derniers mois des prix, des résidences à l’étranger, des expositions personnelles, etc. Les discussions informelles lors des sessions de groupes ou même à d’autres occasions en plus petits groupes ou en tête à tête nous permettent de confronter nos doutes et blocages à la fois sur des questions techniques et artistiques.

    2025

    Livret de visite - Entretien

    Le Grand Café: Cette exposition est l’aboutissement d’une résidence de cinq mois sur le territoire nazairien. Comment s’est déroulée cette expérience ?

    Anne Lebréquer: En premier lieu, j’ai commencé des recherches aux archives de la Ville de Saint-Nazaire, où j’ai collecté de la documentation – des photographies, des coupures de journaux, le livre d’or du port – pour appréhender l’activité et le trafic du port, relancés par la Première Guerre mondiale.
    Dans le cadre de cette résidence, j’ai eu la chance de bénéficier d’un atelier de travail individuel au Château d’Eau, des ateliers d’artistes, gérés par l’association Galerie Hasy, accueillie par Thierry Merré et Hélène Cheguillaume. J’ai pu commencer à collecter des matériaux chinés (cordes, ferraille) que j’intègre dans mon travail, issus de la manutention portuaire, mais aussi des sangles et des brides, issues du harnachement équin. J’ai pu prendre le temps de tester la mise au point de nouvelles matières et techniques en modelage pour une des sculptures présentées ici. Ce temps long sur place, a été nourri de rencontres importantes qui m’ont fait avancer techniquement et plastiquement dans ma pratique. Hervé Rousseau, l’ancien régisseur du Grand Café, à la retraite aujourd’hui, avait une connaissance pointue de l’écosystème nazairien, permettant d’initier des opportunités de collaborations. J’ai ainsi fait la connaissance de Gabriel Boudot, installé comme artisan du cuir, bourrelier, harnacheur, sellier dans le centre-ville. Dès nos premiers échanges, il a embarqué dans mon projet avec enthousiasme, le début d’un partage et d’une collaboration qui s’est étirée plusieurs semaines. Après avoir sourcé des peaux animales, j’ai pu appréhender une technique de moulage et formage du cuir. Il m’a accueillie en immersion dans son atelier, au milieu de ses outils. Sa technique et son savoir-faire m’ont directement inspirée une forme reprenant la ligne de dos d’un cheval, issue de la prise de mesure directe sur une bête. J’ai eu la chance d’avoir à mes côtés, Elliot Jammes, le nouveau régisseur du Grand Café, qui m’a épaulée sur toute la production de l’exposition, notamment dans le travail du métal (soudure, découpe, cintrage, oxydation), les armatures des sculptures, les croquis techniques, le maquettage, etc. J’ai pu bénéficier ainsi des équipements et de l’outillage dédié à l’atelier technique, sur place. J’ai aussi profité de l’accompagnement de Pauline-Alexandrine Deforge, qui a assuré le suivi de ma production avec une vraie attention et bienveillance. Dans les derniers temps, j’ai été introduite à la déchèterie ROMI Loire à Montoir-de-Bretagne, pour récupérer, chiner et réutiliser des pièces issues de l’industrie portuaire, des poulies.

    G.C. Comment est née l’idée de cette exposition ? Pouvez-vous nous parler des œuvres qui la composent ?

    A.L. Introduire la suspension d’un cheval dans l’espace fait nécessairement référence au geste formel du cinéaste Sergueï Eisenstein dans une séquence d’ «Octobre» avec son cheval blanc qui se fait engloutir par l’actionnement d’un pont-levant. Il y a dans mon approche quelque chose d’une tension dramatique et chorégraphique où des lignes diagonales, symboles de la manutention portuaire, viennent confronter mais aussi soutenir des lignes courbes et plus organiques d’un corps. A travers l’œuvre « Entendez-vous leur cataclop se désunir ? », la figuration animale de l’anatomie est perturbée par des proportions anthropomorphiques, qui laisse place à une forme d’étrangeté. Avec ce corps ballotté et dénaturé, loin de la terre, marchandisé, c’est une organisation figurative qui est détruite. Il témoigne que « la mémoire défigurée » est aussi animale car directement touchée par les accidents de l’histoire humaine et en accuse dans sa propre chair. Les sutures, plis et creux qui apparaissent sur la peau du cuir entrent en tension avec le froid du métal, à l’ère de la guerre industrielle. La synchronicité a fait que je suis tombée sur une carte postale, au moment où Sophie LegrandJacques, directrice du Grand Café et Pauline-Alexandrine Deforge, chargée de projet, ont formulé leur invitation en résidence. Cette photographie met en scène un cheval bizarrement suspendu dans le vide, et prise depuis le port de Saint-Nazaire pendant la Première Guerre Mondiale. C’est le point d’équilibre – comme ce cheval suspendu équilibré par des lests –  qui m’a intéressée, à la fois formellement, physiquement et métaphoriquement. J’ai voulu interroger au cœur de son histoire, celle de la Première Guerre mondiale, la mémoire à l’œuvre dans cette image, devenue une carte postale. L’historien de l’art Aby Warburg a fait de la survivance le motif central de son approche des images. C’est la nature fantôme ainsi que la capacité de revenance et de hantise qu’elle introduit qui m’a orientée vers une sculpture à la présence fantomatique. « Alors les chevaux se mirent à gémir tous ensemble » est inspirée d’un objet indéfini, sorte de bât de portage, et composée de lignes cintrées et soudées, en acier, de quatre brides en cuir patinées, prolongées par des mousquetons. Elle fonctionne comme une allégorie de la chaîne de soins négligée, de la souffrance et détresse animale et humaine. Les chaînes, câbles et cordes qui se croisent et sont nécessaires au levage portuaire s’incarnent dans la polyrythmie sur laquelle est construite la pièce sonore « Entendez-vous leur cataclop se désunir ?». Il joue d’une dualité entre des sons mécaniques, industriels, enroulement de chaîne, cliquetis et des sons de sabots, de galops de chevaux. Dans l’ambiance générale quelque chose semble sourdre.

    G.C. La littérature nourrit votre travail, notamment dans le choix des titres. Pouvez-vous nous parler de l’origine du titre de l’exposition « Entendez-vous leur cataclop se désunir ? »

    A.L. Ce titre porte en lui quelque chose d’intrigant, notamment par sa forme interrogative. Le mot « cataclop » est une onomatopée qui fait référence au son produit par des sabots qui martèlent le sol. J’aimais la rythmique de ce mot que j’ai lu dans un très beau texte d’Antoine Mouton intitulé «Les chevaux morts». J’aime aussi manier des mots de vocabulaire liés à d’autres champs lexicaux. « Se désunir » est un terme qu’on utilise également dans le monde équin et parle d’une allure et d’un rythme dans le déplacement qui serait défaillant. Ce titre fait aussi référence aux bruits de chaînes et palans qui actionnent une sorte de mélodie de la menace, celle qui veut nous cliver, nous désunir. C’est le déplacement, la migration forcée ou utile de soldats, houille, ou chevaux traités au même niveau en tonnages, pour les besoins de la guerre, qui résonne. Par ailleurs, j’ai fait des études de lettres, donc la littérature occupe une place significative dans mon imaginaire et mon système référentiel. La littérature fonctionne comme un matériau pour moi, sonore, avec les gémissements décrits par Giono dans « Le Grand Troupeau » ou les cris de chevaux à l’agonie sur le front rapportés par l’auteur Erich Maria Remarque, par exemple.

    G.C. Quel est votre rapport au monde animal et notamment à l’univers du cheval qui imprègne votre travail ?

    A.L. J’ai grandi dans le Nord Cotentin, en Normandie, sur une presqu’île où le cheval était très présent dans le paysage. Familialement aussi, j’ai toujours été entourée de chevaux, de course, de selle, d’attelage, de loisirs, de compagnonnage. J’ai appréhendé et côtoyé cet animal, plus jeune, de plusieurs manières par le soin et l’équitation, par exemple. Ce sont des expériences charnelles et des liens sensibles, prémices d’un questionnement sur des modes de relations à réinventer, via l’observation, en s’extrayant de la prédation et la violence, inhérente à notre espèce. Je m’intéresse au vivant, plus particulièrement au monde animal, au lien qu’on entretient avec celui-ci, et à notre rapport anthropocentré. Le motif du cheval revient régulièrement dans mon travail. Comme il appartient à la mémoire collective, il me permet de raccorder les temps, d’une guerre à échelle mondiale, industrielle à aujourd’hui. Le corps du cheval est toujours morcelé, disloqué ; il en appelle à une fragilité du vivant. Parmi la documentation recueillie aux archives, se trouvait donc cette photographie d’un cheval débarqué et ballotté au-dessus des docks du port de Saint-Nazaire en 1915. Comme je m’intéresse à l’Histoire et à la mémoire, j’ai commencé des recherches sur la gestion vétérinaire et hippotechnique des effectifs et importations de chevaux par millions pendant cette période sombre. Les chiffres dépassent l’imagination et questionnent nécessairement la vision anthropocentrique de la guerre. On parle d’une « hécatombe » de près de 1 140 000 chevaux.

    Le Grand Café, Saint Nazaire

    Note d'intention de l'Artiste, Exposition "Entendez-vous Leur cataclop se désunir ?"

    À Saint-Nazaire, par son port transitent des flux : d’hommes, d’animaux et de marchandises. L’activité du port a été très importante durant la période de la Première Guerre mondiale, impliquant des ouvriers migrants de toutes origines. Ce sont ces flux auxquels je veux m’intéresser à partir d’un prisme et une image d’archive édifiante : une photographie en noir et blanc qui offre une scène incroyable d’un cheval suspendu dans le vide, des lests équilibrant son poids, son corps dans un harnais sanglé en cuir, auxquels sont crochetés palans et élingues. Les cordes, câbles et chaînes permettant le levage dessinent dans le ciel un faisceau de flux. L’ingénierie permettant la manutention et le débarquement sur le quai de l’animal, au centre de l’image, se passe devant quelques soldats et dockers visibles au premier plan. Cette photographie convoque, pour moi, visuellement et métaphoriquement l’histoire et la géographie, uniques, de cette ville. Des recherches documentaires au Service des Archives de la Ville m’ont menée à l’ECPAD (Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense) ainsi qu’aux archives de l’École nationale vétérinaire d’Alfort. L’implication des belges, des anglais, des canadiens, des argentins, des américains, via l’achat, l’exportation d’animaux pour l’Armée française ou le soin, m’ont amenée aussi vers d’autres perspectives qui témoignent de la Première Guerre mondiale dans sa dimension dite totale. L’exposition Pour cette exposition à MEAN, Anne Lebréquer met en tension une forme épurée à la présence fantomatique et une sculpture façonnée entre les plis et les creux d’un corps à l’anatomie perturbée. Des lignes diagonales – suggérant la manutention portuaire – et courbes – accueillant des formes animales – se dessinent dans l’espace. Elles se confrontent et se soutiennent, jouant d’une certaine dualité. Cette trame dramaturgique s’appuie sur la tension entre les différents matériaux : métalliques comme l’acier et la chaîne et organiques comme la corde et le cuir. Mais également entre le poids M’appuyant sur l’histoire, le patrimoine, la littérature, je cherche dans mon travail à superposer des bribes de narration existantes avec des récits contemporains, intimes et collectifs, et à investir plastiquement des matériaux chargés d’odeurs et issus de la manipulation portuaire, comme la chaîne et la corde ou le métal. Le choix des matériaux m’importe beaucoup et s’intègre à l’acte créatif. Dans mes formes plastiques, des flux sont matérialisés par l’équipement inspiré du levage et de la manutention : des treuils, des poulies, des crochets, des goulottes, etc. Tous ces matériaux s’enlacent, se transpercent, se soutiennent, se fondent les uns dans les autres pour évoquer des dualités complexes, des rapports anthropocentrés, des migrations forcées, entre violence et mémoire, vulnérabilité et marchandise, souffrance et soin, sous contexte de guerre. Le corps animal, chevalin, en suspension, maltraité, démembré, voire mort, est mis en scène sous forme fragmentaire, sous forme suggestive. Les formes oscillent entre figuration et abstraction. La représentation du corps animal tend à se confondre avec le corps humain et le corps social, dans une seconde lecture de déplacements sur fond de guerres et migrations. La matière sonore, celle des cris des chevaux à l’agonie, rapportés par Rainer Maria Rilke sur le front ou par des récits de soldats, des gémissements décrits par Jean Giono dans Le Grand troupeau (1931) ; ou celle engendrée par les moyens de levage, cliquetis, grincements, chocs et celle des sirènes des cargos vapeurs nourrit les formes. La chose est connue et affleure dans de nombreux témoignages littéraires, civils ou éthologiques : les chevaux comptent parmi les grandes victimes de la Première Guerre mondiale. Pourtant la question est demeurée mal documentée, ignorée des ouvrages historiques généraux, encore à défricher.

    Anne Lebréquer, septembre 2024

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