Eva, Eva, 1996-1997

Laurent Moriceau

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Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
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Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
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Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
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Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
Laurent Moriceau, «Eva, Eva», 1996-1997, photographie : droits réservés
Laurent Moriceau, «Edition Eva, Eva», 1998, conception graphique : Jean-Marc Ballée. Textes : Eva Prouteau, Eva Garcia Collado, Laurent Moriceau. Édition de la RN7 Parc St-Léger – Centre d’Art contemporain, Pougues-Les-Eaux. 
ISBN : 2-909043-26-7-BR.

Eva, Eva, 1996-1997

Nantes

Eva, Eva. Journal d’un figurant

Dimanche 12 octobre 1997. Tout commence par une histoire d’amour ramenée à une simple équation : soit le corps d’une femme (Eva) plongé dans H2O, chez une tierce personne (Eva).

Le dispositif de la soirée paraît relever d’une succession d’imprévus. Un fil électrique relie entre elles les voix des trois protagonistes, diffusées sur des magnétophones dans l’appartement de Laurent Moriceau. Elles tissent la trame d’une histoire qui s’écrit à nouveau dans la cour. La baignoire où se rafraîchissent les bouteilles semble aussi être descendue par hasard.

Vue d’en haut, chacun passe pour le figurant d’une partition blanche. On ne prend conscience de son rôle qu’en racontant la soirée une première fois, vécue d’en bas. Personne ne saurait en donner une vision synthétique. Une œuvre, ou le public, déliquescent(e). Certains partent plus tôt. D’autres restent, c’est le Vouvray qui les emporte.

Sur le plan visuel, l’ensemble revêt un aspect clair, transparent, lumineux. La surface des disques formée par les quelque cinq cents coupes pleines à ras, alignées à touche-touche, reflète les bâtiments et l’arbre au centre de la cour. On dirait l’ensemble dessiné à l’emporte-pièce dans des miroirs dorés, le revival éphémère d’une œuvre op-art (avant de les boire).

On s’informe discrètement du poids d’Eva : le nombre de litres à absorber. La multitude de verres vides puis pleins, puis vides, trace au fur et à mesure au centre de la table de nouveau territoires, une île en négatif dont le liquide constitue la surface. Autour le monde afflue et échange. Les amateurs (d’art) sont bientôt forcés de tendre le bras de la périphérie vers le centre, comme si les dernières gorgées (les extrémités d’Eva) se méritaient. La lie avant la suite. La rencontre initiale (Laurent et ses deux Eva) ne devient que le prétexte de notre réunion, elle participe d’un cycle. Nous ne faisons que répéter le prochain Eva, Eva qui réunira à l’échelle d’un village, plusieurs centaines de complices.

Boire le corps de quelqu’un, la transsubstantiation, il m’avait déjà semblé avoir oublié cela. Rite de passage. Fête impie. Discours profane.

Au vernissage de l’exposition du Vide d’Yves Klein, chez Iris Clert (28 avril 1958), le rituel est aussi poussé à son comble (timbre bleu sur le carton d’invitation, gardes républicains à l’entrée de la galerie, absence visible de tableaux, livre d’or…). On sert aux visiteurs un cocktail bleu. De retour chez eux, ils urinent bleu.

Autour de la table, l’objet de la soirée pourrait être d’arrondir les angles, rendre les fantasmes de l’ordre du possible, déboucher sur une réaction, un précipité pour revenir à la chimie. C’est comme si nous étions téléguidés avec beaucoup de tact. Sans jamais diriger, Laurent Moriceau construit des relations et mesure qui saura devenir le personnage inattendu de sa propre histoire. Il me rappelle Antoine Doinel (dans Domicile conjugal) ou Bertrand Morane (Charles Denner dans L’homme qui aimait les femmes), qui ont en commun une allure discrète et le goût des conquêtes. Par ailleurs ils télécommandent dans le cadre de leur profession des modèles réduits (le premier des bateaux, le second des avions), mais sans doute cela n’a-t-il aucun rapport.

Il est difficile d’imaginer ce que Laurent Moriceau prémédite, de la part que son œuvre, comme on dirait d’un crime, laisse aux mains du hasard. Il semble se satisfaire de toutes les situations, ne pas savoir ce qu’il attend pour se rendre disponible à ce qui arrive… Il fixe le lieu d’une réunion sans ordre du jour, propice à toutes les histoires. En fait, la soirée était réussie à partir du moment où trois personnes répondaient à son invitation, comme la règle qui veut qu’au théâtre il y ait au moins autant de personnes dans la salle que sur scène. Peter Handke a écrit pour le théâtre un spectacle intitulé L’Heure où nous ne savions rien l’un de l’autre. Il s’agit d’indications scéniques, celles que l’auteur intercale généralement entre les dialogues, ici absents. Des personnages traversent presque en continu l’espace d’une place, dans des attitudes plus ou moins précises. Sans qu’il y ait aucune hiérarchie entre eux – tous sont figurants – Handke désigne par son utilisation de l’article défini ou indéfini, le degré d’exactitude qu’il a de la vision du personnage, qui sera aussi celle du spectateur. La dédicace du livre indique par ailleurs « Pour S. (et par exemple la place devant le centre commercial du Mail sur le plateau de Vélizy) ». On peut facilement imaginer que la discussion naissant entre les comédiens et un metteur en scène autour de l’interprétation à donner de chacune des attitudes puisse fournir l’argument d’une pièce en soi.

De mémoire, Eva, Eva est la première exposition dont je sois rentré saoul. C’est peut-être qu’il ne s’agissait pas d’une exposition. Tout ce qui pourra s’écrire aujourd’hui ne fait qu’augmenter le nombre des convives la fois prochaine.

Pierre Leguillon

Texte initialement publié dans le n°55 de la revue 303, no 55, 4e trimestre 1997.